mémoire de chardon

attirer l'attention sur ce qu'a réaisé une simple instit, une assistante sociale sans titre au cours de sa vie professionnelle et donner une idée de son point de vue sur la vie et aussi la poli-tique

lundi 5 mars 2007

[16] ¤ PEPINO

L'AFRIQUE : PEPINO

Posté par gaby le 15/3/2006 19:44:50 (33 lectures)

LA BROUSSE



Mars 2003
A Dévaki ma petite nièce, et à tous les enfants du monde qui aiment et respectent les animaux



Voici l’histoire de Pépino.

Ca se passe à Edéa où je suis bénévole en Mission Catholique, instit. La mission est située tout en haut d’une colline.

Au-delà de la maison des sœurs, c’est la brousse. Et déjà la forêt dense. Et par des routes de terre rouge (latérite), sinueuses et ravinées par les tornades, on accède à divers villages.

Les européens sont disséminés à travers le territoire d’Edéa, ils occupent de vastes cases coloniales sans étage, entourées de spacieuses vérandas. Des amis j’en avais, choisis avec soin. La famille du médecin et celle de l’agronome

Qui m’a emmenée chez les DELASALETTA ? Le Docteur PETERS, le père Jean ?

A quel moment de l’année ? Ce n’était pas l’époque des tornades, ni celle de l’hiver « africain » Le ciel était bien dégagé, pas encore plombé par la chaleur. A Edéa pas très loin de l’équateur, le soleil chauffe.

Nous avons gagné la brousse. Pas celle de la végétation intense, des arbres géants qui s’entremêlent, de toute la densité de la forêt tropicale (ou vous ne circulez qu’armé d’une machette, prononcez : matchette), qui éteint immédiatement toute trace de votre passage. Non, curieusement c’est une brousse plate, herbeuse et… tout au fond d’un vaste terrain, une grande case.

Cette case est apparemment ouverte à tous les vents, mais attention, deux chiens assez imposants vous mettraient en pièces, si vous faisiez mine de pénétrer sur leur territoire en l’absence de leurs maîtres.

Ce jour là, ils vous entourent en lançant de joyeux jappements et en se laissant aller à forces démonstrations affectueuses

Et nous sommes accueillis chaleureusement par un grand jeune homme brun, je ne me souviens plus s’il était barbu… Tout son être apparent trahit une ascendance Espagnole. Nous sommes en présence de Monsieur DELASALETTA .
Et c’est dans la minute, la rencontre avec sa jeune femme, une fort belle Autrichienne, à l’abondante chevelure blonde, légère, vaporeuse, les yeux d’un bleu intense et le regard...

Mais l’accueil ne s’arrête pas là. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans et hors cette case pas comme les autres, c’est le face à face permanent, d’animaux de tous poils et de toutes races.

C’est vraiment pour moi l’émerveillement.

Les « habitués » de la salle de séjour nous entourent familièrement. A part les chiens qui se conduisent en chiens, de nombreux animaux évoluent en toute liberté.

Et celle qui attire tout de suite mon regard, l’antilope chérie. Un corps d’une finesse, d’une beauté, gracieux dans tous ses mouvements. La tête très expressive, des yeux de biche au regard de velours. Ses pattes… Leur hauteur fait plus de la moitié de la hauteur totale de l’animal. Et d’une minceur... Plus mince que le petit doigt (le mien tout au moins). Quand aux sabots, des bijoux…Et ça cliquette en grelots sur le sol carrelé. Parmi ses spécialités : manger la cigarette et aussi le chocolat…

Le chimpanzé… Il se laisse prendre la patte par son maître et à sa demande, il éclate de rire… Il rit… rit… comme un enfant; il aime ou n’aime pas les « chatouilles » dont son maître le gratifie mais il rit en montrant toutes ses dents.

Et voici Pépino, le seul animal dont le nom est resté à jamais gravé en moi. Un âne comme tous les ânes. Au moment ou vous vous y attendez le moins, il vous bouscule en passant sa tête sous votre bras à l’arrière. C’est sa façon de vous dire bonjour. Et alors vous apprenez qu’il vous a accepté. Il va, il vient, humant l’un, s’acoquinant avec l’autre, c’est le plus grand enfant de la maison, d’humeur toujours égale et par son braiement sonore, qui peut parfois paraître asthmatique, il manifeste sa joie.

Ce peuple animal se trouve donc invité à fréquenter la maison de jour et de nuit.

Puis à l’extérieur, c’est le régal d’un véritable ZOO. En cage, l’ours brun d’Amérique, de taille moyenne, les caïmans d’Afrique séparés de leurs frères plus jeunes, moins impressionnants en taille, (à chacun sa cage sinon les plus petits sont avalés par les plus gros), des serpents de toutes races, des vipères cornues qui sont la hantise des mères qui laissent leur petit barboter sur le sol des vérandas, des singes de multiples variétés. Pardon de ne pas vous nommer tous ces animaux. J’ai oublié leur nom.
.
Ce jeune DELASALETTA a le pouvoir d’hypnotiser les animaux et c’est ainsi qu’au cours d’une réunion amicale, après l’avoir endormie, il fait passer de main en main pour la caresser, la vipère cornue… WRrr…

Je ne suis allée qu’une seule fois dans cette case, juste avant le départ obligatoire des DELASALETTA pour DOUALA, la grande ville.

Cela leur posait un énorme problème. Qu’allaient-ils faire de toutes leurs bêtes ? Certaines pouvaient les accompagner, celles-là même qui n’étaient pas les habitués de la case. Ces derniers avaient trop goûté à la liberté, il n’était plus possible de les enfermer, or Douala, ne réunissait pas les conditions de la brousse.

Les pères d’Edéa ont accepté avec joie l’arrivée de Pépino à la mission.

Et moi, je me voyais déjà sur son dos et hue, et dia, à nous deux mon petit.

A partir de son arrivée à la mission, nos rencontres n’ont pas été multiples. Je travaillais beaucoup. Chaque fois que je le croisais, je le caressais, je lui parlais avec des mots d’amour, il me bousculait toujours en passant sa tête sous mon bras, en signe d’amitié maintenant, parce qu’il m’avait bien reconnue. Cependant déjà, je le voyais se sauver quand quelqu’un s’approchait et je ne comprenais pas, je l’avais vu si tendre, si familier avec nous, des étrangers, dans sa case.

La mission comptait un millier d’écoliers, et aussi le petit séminaire. Et tout alentour, il y avait de larges espaces qui devaient convenir à Pépino.

Nous avions compté sans la brutalité des enfants de la mission envers les animaux, je n’avais pas eu le temps de m’en apercevoir.

Avant même que notre relation devienne aussi intime, Pépino était constamment l’objet de mauvais traitements, un âne si gentil, qui avait seulement envie de faire connaissance avec les uns et les autres. J’ai vu… des coups de pied sauvages qui lui étaient assénés dans les flancs, même par les petits séminaristes…

Lorsqu’il m’apercevait de loin, il se mettait à pousser ses fameux « Hi-han » tonitruants. Je n’avais jamais entendu un âne braire de si près. Il se laissait encore approcher par moi. Et même il venait me rejoindre. Je l’embrassais, je le caressais, je lui disais des mots tendres et dans son langage il en faisait autant. Nous étions faits l’un pour l’autre.

Un jour qu’il se trouvait devant la façade de l’église, il m’a reconnue de loin, a entonné son braiement sonore chargé d’amour, je l’ai rejoint et amené jusqu’à la maison des sœurs en longeant la véranda, jusqu’au réfectoire.
C’était le repas du midi, c’était aussi la clôture, personne n’avait le droit d’y pénétrer. Ouahh… les cris d’horreur de la part des nonnes…

Après avoir fait ce numéro farceur, je suis repartie avec Pépino. Il se laissait guider par moi et en ma présence personne ne cherchait à lui nuire.

Cependant dans un tel climat d’incompréhension, de brutalité, Pépino est devenu sauvage.

Je le voyais moins souvent mais nos relations étaient toujours très tendres, je retrouvais le Pépino des Delasaletta.

Mon Pépino.

Comme il était libre de vagabonder, il a commencé à semer la terreur. Il devenait capable de se précipiter sur quelqu’un d’inoffensif. La ruade d’un âne ça laisse des traces, ça cogne.

A part moi, Pépino ne faisait plus confiance à personne.

Par mesure de sécurité, l’administration a demandé aux pères d’attacher Pépino…. Attacher Pépino !!! ?...

Ce fut fait… il fallut souvent recommencer… Aucune attache aussi solide fut-elle ne résistait à Pépino.

Le père Jean reçut un coup de patte dans la poitrine en voulant protéger je ne sais qui.

Et Pépino était plus souvent en ballade qu’attaché.

Alors, il a été déclaré danger public.

Un soir, après avoir dîné chez mes amis Guérin l’agronome, en compagnie des Peters et d’Antoine adjoint au chef de région, alors que nous prenions congé au bas des marches de la case, Pépino est apparu dans le noir, j’ai voulu lui témoigner mon amour une fois de plus. Ne m’a-t-il pas reconnue ? A-t-il eu peur du monde alentour ? En m’approchant de lui, j’ai failli recevoir un coup de patte…Peters et Antoine se sont précipités en agitant les bras, Pépino s’est enfui… Que j’avais mal pour lui… et aussi pour moi…Il ne me reconnaissait donc plus !

Cependant il y eut d’autres rencontres avec Pépino, rencontres on ne peut plus amicales, affectueuses mais un soir que je rentrais à la mission par le chemin de terre, dans le noir le plus sordide, à certains bruits j’ai pressenti la présence de Pépino et, arrivée à sa hauteur, sans aucune crainte j’ai avancé la main pour le caresser. Il m’a décoché un terrible coup de patte sur la cuisse… J’en ai gardé une marque cuisante sous forme d’hématome large comme une paume de main gigantesque.
Lui ne m’avait pas reconnue, j’aurais dû d’abord lui parler, c’eût été moins menaçant pour lui…
Je suis restée parfaitement immobile… en lui murmurant des mots tendres. Doucement… il s’est approché de moi et a cherché à se faire pardonner, son museau a frôlé mon visage, il a quêté la caresse habituelle… Pépino… C’était un grand ami pour moi… Je lui ai encore murmuré des mots tendres au creux de l’oreille.

Puis, j’ai continué mon chemin pour regagner la mission perchée sur la colline. Il était tard.

Le soir tombait brutalement sur Edéa.

Un extraordinaire barrage venait d’être édifié comprenant d’imposantes turbines. Cependant électrifier « la ville », était impossible à l’époque

Il n’y avait que 20 minutes d’écart entre le plus court et le plus long jour de l’année. A 18 h, Top, le noir tombait brutalement et c’était un noir d’encre. Je ne craignais nullement de faire seule le trajet sur ce chemin, dans ce noir. La mission tout en haut d’une colline, marquait les limites du monde européen du territoire d’Edéa, les blancs s’aventuraient rarement à la mission la nuit tombée et se déplaçaient toujours en voiture, les noirs dont les villages étaient situés dans la brousse au-delà de la mission, ne se seraient nullement aventurés sur ce chemin bordant la Sanaga maritime, le fleuve qui passait noblement à Edéa, ils craignaient la mamiwata, personnage légendaire qui hantait les bords du fleuve et avait très mauvaise réputation.

Ce qui était vraiment dangereux dans la Sanaga, c’était les caïmans et chaque année, un ou deux noirs imprudents disparaissaient emportés par ces dévoreurs qui mettaient d’abord leur proie en réserve au fond de l’eau, attendant qu’elle soit bien pourrie pour la dévorer. Ca se passait en plein jour quand le noir nageait trop au large, parfois cependant, le caïman le cueillait en bordure du fleuve.

Quand je rentrais à 22, 23 h. environ, après avoir assisté à la projection d’un film au cercle des européens, c’est en toute sérénité que je faisais les 2 kilomètres à pied qui me ramenaient à la mission, quand la Sanaga était en crue.
Je n’avais peur de rien, hormis les fourmis magnans, petites fourmis rouges qui se déplacent par colonnes serrées de 30 centimètres de large et un à deux mètres de long environ, composées de milliers, de millions de fourmis. Dans le noir, en sortant de l’eau qui fait barrage à ce peuple migrant, il n’est pas bon de sentir une, puis deux, puis dix morsures de ces petites bestioles. Elles vous envahissent tout le corps très rapidement ; si vous n’êtes pas initié, il ne vous reste qu’une solution : vous déshabiller complètement et permettre à ceux qui vous entourent de vous « épouiller » vivement.

Autrefois, ça servait de supplice : l’homme qu’on voulait éliminer était enfoui dans un trou haut de sa grandeur, seule la tête dépassait, les fourmis accouraient, averties mystérieusement toujours en colonnes et se chargeaient de dévorer l’intérieur du supplicié, jusqu’à ce que mort s’ensuive… Horrible, non ?…

Un soir que je sortais du fleuve, pieds nus, vêtue seulement du slip et du soutien gorge, le reste des vêtements sur la tête à la manière africaine mais obligée de les tenir avec la main, ma chevelure non crépue ne bloquait rien, alors que je savourais ce moment de paix, de calme, malgré la chaleur suffocante, j’ai senti une, puis deux, puis… Alors j’ai fait ce que mes élèves m’avaient appris « si tu te trouves dans une colonne de magnans, ne cherche pas à les enlever de ta peau, tape très fort le sol avec les pieds, en marchant vite, elles se détacheront de toi. »
Je m’en suis très bien sortie. Merci les mômes.


La vie a continué. J’avais compris qu’il fallait que je sois seule pour rencontrer Pépino, la présence d’un tiers l’angoissait, il ne se contrôlait plus.

Alors est survenu, l’épisode de la morsure. Pépino a mordu la sage femme à la poitrine dans l’enceinte de l’hôpital. C’est le moment qu’a choisi Philippe Peters pour sortir du ventre de sa mère. La sage femme disait à celle-ci pendant l’accouchement : « Allez-y, appuyez-vous sur moi, allez-y » Ouille, ouille, la poitrine…

L’administration s’est montré sévère à l’égard des pères, a multiplié les avertissements.

Si seulement j’avais pu être seule avec Pépino… Que je l’aimais… je ne regrettais plus alors le cheval dont je n’avais jamais eu la compagnie…


Un matin que je faisais classe, j’ai vu arriver Pierre le boy des Peters. Pépino était dans la cour de l’hôpital et terrorisait le monde. Personne n’arrivait à l’attraper. Le Docteur n’était pas là, il fallait que je vienne de suite. Les noirs, surtout en brousse, remarquaient tout, ils s’étaient rendus compte que Pépino et moi formions un couple d’amis.

Emmenant Pierre à l’arrière de ma vespa, nous sommes vite arrivés à l’hôpital. Trois gardes Camerounais, armés de bâtons et tenant une corde, essayaient de s’approcher de Pépino mais leur peur était telle qu’ils n’avançaient que pour mieux reculer. Pas un de leurs coups n’atteignait mon ami. Pris de terreur folle, il essayait seulement de se protéger.

J’ai prié tout ce monde de s’éloigner.
Je savais ce qui allait se passer. J’allais contrôler Pépino, lui passer la corde au cou et lui faire gagner le pré attenant à la prison et qui serait son univers. Il ne serait pas attaché mais il n’aurait plus sa totale liberté. Et ça, ça me faisait très mal. C’était moi, son amie, qui allait le mettre en cage. Sinon, je savais que l’administration allait le faire abattre, il n’y avait plus d’autre solution…
J’ai versé quelques larmes sans que personne ne s’en aperçoive… Ce pincement au cœur… Est-ce que Pépino s’est rendu compte à ce moment là combien je l’aimais ? J’avais besoin de lui comme il avait besoin de moi.

J’ai prié Pierre d’aller me chercher le sucrier des Peters, je m’en suis garni les poches et je me suis avancée en parlant à Pépino. Arrivée à sa hauteur, j’ai tendu vers lui le dessus de ma main, ce que je fais instinctivement avec les animaux que je rencontre. Alors, il s’est laissé caresser. La mort dans l’âme mais essayant de rester joyeuse de la rencontre pour qu’il ne réalise rien, interdisant la moindre sortie à mes larmes, je me suis attardée dans les caresses et j’ai senti Pépino se détendre.

Alors, en traître mais avec une grande douceur et en lui demandant pardon, j’ai passé la corde autour du cou de mon ami.

Aussitôt… les gardes Camerounais se sont précipités, se sont emparés de la corde avant même que je ne réalise et en tirant très fort, avec force coups de bâton et cris de victoire, ont essayé d’entraîner Pépino.

J’ai HURLE, hurlé à mort.

Et je me suis précipitée sur Pépino, j’ai arraché la corde des mains de ses tortionnaires, je me suis arrangée pour masquer sa vue, en faisant signe à tous de disparaître.

J’ai pris mon temps… Puis, pas à pas, en marchant à reculons, j’ai fait avancer Pépino en lui faisant face et en le récompensant de petits morceaux de sucre. Et Pépino a continué à avancer.
Il me fallait d’abord le faire sortir de la cour de l’hôpital, emprunter la route de terre assez large, sur une longueur d’environ 100 mètres, peut-être plus, arriver à l’entrée de la prison et se faufiler dans un étroit passage sur le côté de l’immeuble et menant à la prairie, derrière la prison.

Les occupants de la prison n’étaient nullement des criminels. Faute de place et par mesure de sécurité, seuls les noirs atteints de la maladie du sommeil et qui en étaient au stade de folie, trouvaient là un refuge.

Alors que nous étions à la moitié du parcours de cet étroit passage, j’ai vu arriver le Docteur Peters le visage empreint de colère ; en me devançant de l’autre côté de la haie qu’il a escaladée d’un bond, il est venu se placer à mes côtés ; heureusement qu’il était filiforme et que je n’avais rien d’une obèse. J’ai mal vécu ce moment pendant un bref instant mais Pépino m’a tout de suite rassurée, la présence du Docteur n’a fait naître aucun signe d’inquiétude chez lui.
Arrivés dans la prairie, je l’ai débarrassée de la corde, les gardes s’étaient empressés de fermer la clôture et certainement que j’ai dû recevoir un sermon de la part du Docteur qui avait craint que l’âne ne me piétine, sermon que j’ai certainement écouté très sérieusement, pendant que Pépino broutait l’herbe.
Puis ce fut l’engueulade sévère des gardes Camerounais.

Je savais dès le premier instant que mon geste eut pu avoir des conséquences fâcheuses mais l’absence de peur en moi, ma connaissance de Pépino, les liens qui nous unissaient, tout cela m’a permis de ne pas hésiter un seul moment.


A partir de cet épisode, quand j’ai quelques minutes devant moi, je rends visite à Pépino dans son champ. Comme ce n’est pas fréquent, je profite de la « fraîcheur » relative du matin avant la classe ou l’interruption limité du midi, après le repas.
Avec mon horaire, je dois être la seule européenne d’Edéa à ne pas profiter de la sieste. Et de cette façon, je ne fais pas d’ « erreur de sieste », c’est comme cela qu’était annoncé l’arrivée d’un futur bébé à Edéa.

Et Pépino semble heureux dans son pacage. Dès qu’il aperçoit la vespa, il accourt aux abords du grillage, là ou je peux facilement le caresser en montant sur quelques pierres. Et ce sont alors de véritables dialogues ; à sa discrétion je confie beaucoup de détails, sur mes élèves, sur les BONNES SŒURS leurs qualités et leurs « imperfections », sur tous les petits ou gros évènements de la vie qui me ravissent ou me hérissent.

C’est un grand philosophe, son aide m’est précieuse, le dodelinement de sa tête, l’expression de ses yeux, me traduisent ses propos judicieux.

Un matin, je lui confie que je vais être absente quelques jours mais que ma première visite sera pour lui à mon retour. J’ai en effet accepté d’aller passer 4-5 jours de vacances à Kribi, sur la côte Océane. La sœur supérieure que j’aimais beaucoup, a rapidement été mutée là-bas ? Oui je me suis posé des questions sur cette mutation éclair. Je suis heureuse d’aller la rejoindre. Elle se montrait maternelle avec moi. Puis, le Docteur Peters a là-bas un ami toubib militaire avec sa femme et j’y serai invitée.

Le matin du départ, chargée d’un léger baluchon, je prends la route à pied, je passe naturellement devant le pré, Pépino est déjà à son poste d’attente, il m’a vu arriver de loin. Je lui explique que c’est l’heure du départ, je lui parle longuement tout en le caressant. En me perchant sur les pierres, j’arrive à mettre ma tête sur sa joue. J’essaye de lui dire tout ce que mon cœur ressent pour lui… Pépino…

Ses yeux pleurent, c’est naturel et c’est toujours là que les mouches s’agglutinent. Aujourd’hui j’ai l’impression que ce n’est pas seulement physiologique, l’écoulement est anormalement abondant… Comme si Pépino pleurait vraiment… Comme s’il comprenait vraiment que je ne serais pas là pendant un temps… je lui promets de ne pas le laisser seul longtemps. C’est quand même le cœur serré, qu’après maintes caresses et nombreux mots doux, je m’éloigne du pré en me retournant constamment pour un dernier signe d’adieu à Pépino. « Je te quitte Ami, je ne t’abandonne pas »

La Sœur Emérentienne, nouvelle supérieure m’avait conseillé de me planter à un carrefour de routes dont l’une allait sur Kribi…
J’ai attendu… attendu… attendu… et encore attendu.
De 8h30 à 13h30 aucune voiture n’est passée.
Je tenais bon, c’était la seule route pour Kribi.
Vers midi, une soeur est venue voir si j’étais toujours là et surtout elle amenait de quoi me sustenter.

Enfin, à 13h30, une magnifique voiture, genre limousine, pas faîte vraiment pour les routes africaines, s’est arrêtée. Aux commandes, un ambassadeur d’Espagne, du Portugal ou du Brésil, peu importe.

Et c’est la route, semblable à beaucoup de routes de l’Afrique de ce temps. Latérite, ornières (en saison des pluies tôle ondulée), chaleur et pas encore de clim dans les voitures, végétation dense sur le bord des routes. Mon compagnon n’était pas bavard, moi non plus à cette époque. Tout juste au départ un échange de politesses et d’indications. La route était certes une route de terre à bosses mais c’était beaucoup plus agréable d’être dans une telle voiture que dans les 4/4 ou les jeeps, qui vous transforment les fesses en chair à saucisse.

Et voilà Kribi. La ville en elle-même ne m’a pas frappée, elle devait donc être tout à fait ordinaire. Mais ça sentait bon la mer…

A pied j’ai parcouru l’espace qui me séparait de la Mission.

Et là, ce fut une féerie. En bordure de la forêt élaguée en partie, dans une clairière, la maison des pères, puis l’église (en fait je n’ai aucun souvenir de ces deux bâtiments). Ce que je vois ce sont les immenses racines à découvert d’un énorme baobab, et tous ces autres arbres alentours s’entremêlant, offrant à la vue une forêt à peine apprivoisée. De partout courent des lianes. Comme j’aimerais être Tarzan.

La route s’il est possible d’appeler ce serpent tordu et bien maigre une route, nous mène à une autre clairière, et je découvre la maison des sœurs, comprenant un étage comme à Edéa, avec la véranda qui court tout autour et dont la rambarde est de bois découpé artistiquement, tel un col en dentelle très légère. Cette maison très agréable à l’œil dans son architecture et située dans ce creux de forêt admirable avec ces grands arbres de toutes espèces, a un atout supplémentaire. Le bruit de la mer n’est plus très audible, par contre le gazouillis d’une eau légère, ajoute une tendre et vivante musique à ce décor de rêve. C’est un peu plus loin, un léger ruisseau qui sillonne la forêt, apportant de la fraîcheur à ce coin de paradis, déjà préservé par les arbres.

Que j’aurais aimé vivre ermite dans un tel endroit.

L’accueil des sœurs est agréable, je retrouve Sœur Supérieure, la
« Nyambay », je crois que ça veut dire « la mère ». Je vais profiter d’une chambre à l’étage. Fenêtres grandes ouvertes, j’entendrai d’un côté le gazouillis du ruisseau, de l’autre, le grondement de la mer. L’air sera très pur. Et, à Kribi en bord de mer, il fait moins chaud qu’à Edéa. Je crois me souvenir que les nuits y sont plus agréables.

Dans cette superbe maison de style colonial, simple certes mais majestueuse, de nombreuses chambres vides.
Oui, l’église perd ses plumes et les vocations se font rares. Alors, les missions se vident de plus en plus et les couvents aussi.
Ils se reconvertissent, en Europe par exemple, vous voulez avoir la paix quelques jours à l’air pur, retenez une chambre au Mont des Cats. Vous y serez tranquille. Même à table, c’est le silence. Bien sûr, il est toujours possible de se faire comprendre d’autre façon et ça peut amener le fou rire chez certains.
Ne croyez pas que le frère portier ou autre, va vous rappeler qu’il y a la messe et les nonnes et les vêpres. Libre, vous êtes libre, aucune porte ne claque ni le jour ni la nuit, le parc alentour vous offre de superbes promenades, la bouffe n’est pas mauvaise. Leur fromage, Hum…
Il serait bon que tous les apprentis médecins et autre personnel médical, aillent y faire un séjour avant l’entrée en fonction.
Je vois très bien ce stage inscrit sur la liste des obligations à remplir avant l’entrée en Faculté, comme les vaccinations. Tous apprendraient ce qu’est le silence et des tuyaux pour l’obtenir.

Si les portes ne claquent pas au Mont des Cats, c’est que les pères prennent soin de coller une bande de feutre le long des bâtis qui doivent se rejoindre pour fermer la porte, aucun bruit.
Si cette règle était observée dans les hôpitaux et cliniques, si le sol se prêtait au silence, quelle que soit la chaussure du soignant, les malades, les opérés, se reposeraient vraiment lors de leur séjour.
Autrefois, salle St Honoré à la Charité, (grand hôpital de Lille disparu maintenant), salle commune parcourue d’une vingtaine de lits, le silence était de règle.
Maintenant, vaut mieux être en bonne santé pour fréquenter ces maisons.
Autrefois, les murs épais protégeaient de la chaleur l’été, du froid l’hiver.
Il n’y avait pas une armée d’employés chargés du nettoyage, poussant devant eux un super chariot d’où déborde une quantité industrielle de produits tous en vogue, et la cireuse qu’on manipule tendrement tout un après-midi pour faire briller le sol ( faut bien passer le temps sans trop se fatiguer). Mais les coins étaient faits et partout, avec des produits simples mais combien efficaces et les employés étaient rarement allergiques à ces produits. J’aimerais savoir depuis quand se sont introduites les fameuses maladies nosocomiales. Quand les coins ne sont pas faits à la main, les microbes y demeurent. Vous souvenez-vous de l’odeur du grésil et de l’eau de Javel ?

J’ai compris ce problème depuis que je suis obligée d’avoir recours à une employée de maison. (mais ce sera l’objet d’un autre récit « les employées de maison »)

Bref, à Kribi le séjour fut idyllique.

La plage de sable très fin courait sur des kilomètres, vous y admiriez les noirs qui partaient pêcher en pirogue en mer et au départ, il y avait les mômes allégés de tout vêtement, qui poussaient l’arrière de la pirogue pour qu’elle prenne plus facilement son élan. Ces petits derrières qui se trémoussaient…

Fortunée, j’eus acheté ce coin de paradis.

Le temps a passé très vite. Je ne me souviens absolument plus comment je suis revenue à Edéa.

Je sais seulement que rentrée tard, je reprends l’école le lendemain matin aussitôt, sans pouvoir rendre visite à Pépino, je compte bien y aller le midi même.

La môme qui me sert à table, Maria Goretti, décorée par les sœurs du titre de boyesse, ne parle pas un mot de français, cependant nous n’avons pas besoin d’interprète. Et aussi, assise sur le coin de ma table, elle adore manger mes restes, même les arêtes de sardines frites.

Ce midi là, elle m’apporte de la saucisse et un morceau de viande « je ne sais quoi ». Et j’ai droit à de nombreuses explications dans lesquelles revient sans cesse le nom de Pépino. Son attitude me met en garde en même temps.

Alors je comprends tout.

C’est horrible : les BONNES SŒURS me servent en repas, Pépino, réduit à l’état de saucisse. Si la clôture ne leur interdisait pas de sortir de leur réfectoire, seraient-elles venues contempler mon désarroi ?

Maria Goretti cette fois, n’a absolument pas touché au plat et en le ramenant à la cuisine, les bonnes sœurs ont appris par là que j’étais au courant.

Mais… Pas question qu’elles savourent leur lâcheté…

J’ai attendu leur sortie de réfectoire pour quitter mon bureau, les obligeant à passer devant moi qui était tout sourire, la gouaille aux lèvres, et qui leur en sortait de bien bonnes à faire rire un régiment entier. Je m’adressais à chacune et mes propos ou questions burlesques attendaient réponse. Je sautais de l’une à l’autre. Elles avaient la mine allongée, interloquées.

J’ai fait classe tout l’après-midi. Mes élèves avaient composé un chant sur l’histoire de pépino, elles me le chanteront plus tard, à l’abri des oreilles des bonnes sœurs. Elles m’ont confié cet après-midi là qu’aucune fille ou femme demeurant à la mission, n’avait accepté de toucher aux divers plats « Pépino », parce qu’elles savaient qu’il était mon ami.

Après la classe, je suis partie avec Marie-Geneviève, une jeune fille Bassa, dans un des villages habituels, à la rencontre des jeunes femmes noires auxquelles, outre quelques conseils de puériculture, j’apprenais à coudre et à tricoter, elles aimaient ça.

Le soir venu, le repas terminé, seulement alors je suis montée dans ma chambre. Je n’assistais que rarement à la récréation « spiritaine » du soir sous la véranda, à la porte de mon bureau, ça ne m’inspirait guère. Ce soir là je n’ai donc pas eu à donner d’explication, c’était comme d’habitude et le paquet de cahiers à corriger était assez impressionnant pour couvrir une partie de la nuit, alors que tenues par leur règlement, les soeurs dormiraient du sommeil du juste.

Je ne leur ai plus jamais parlé de Pépino et à personne d’ailleurs.


Seulement alors, dans ma chambre, porte fermée, je me suis laissée aller à mon chagrin. Je me suis retenue de pleurer, j’aurais eu les yeux gonflés le lendemain. Ce fut un moment très dur. Et personne à qui en parler.


J’ai compris pourquoi il avait fallu m’éloigner d’Edéa. Présente, je serais aller trouver le chef de région et, il aurait été obligé de trouver une solution « plus humaine » pour mon ami, à la fleur de l’âge. Il aurait cédé, il ne pouvait rien me refuser.


Encore maintenant tout défile dans ma mémoire. Et le pincement au cœur est toujours là.

Pépino…



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mercredi 15 mars 2006

[16]> L'AFRIQUE : PEPINO

LA BROUSSE

la_20brousse

Mars 2003
A Dévaki ma petite nièce, et à tous les enfants du monde qui aiment et respectent les animaux



Voici l’histoire de Pépino.

Ca se passe à Edéa où je suis bénévole en Mission Catholique, instit. La mission est située tout en haut d’une colline.

Au-delà de la maison des sœurs, c’est la brousse. Et déjà la forêt dense. Et par des routes de terre rouge (latérite), sinueuses et ravinées par les tornades, on accède à divers villages.

Les européens sont disséminés à travers le territoire d’Edéa, ils occupent de vastes cases coloniales sans étage, entourées de spacieuses vérandas. Des amis j’en avais, choisis avec soin. La famille du médecin et celle de l’agronome

Qui m’a emmenée chez les DELASALETTA ? Le Docteur PETERS, le père Jean ?

A quel moment de l’année ? Ce n’était pas l’époque des tornades, ni celle de l’hiver « africain » Le ciel était bien dégagé, pas encore plombé par la chaleur. A Edéa pas très loin de l’équateur, le soleil chauffe.

Nous avons gagné la brousse. Pas celle de la végétation intense, des arbres géants qui s’entremêlent, de toute la densité de la forêt tropicale (ou vous ne circulez qu’armé d’une machette, prononcez : matchette), qui éteint immédiatement toute trace de votre passage. Non, curieusement c’est une brousse plate, herbeuse et… tout au fond d’un vaste terrain, une grande case.

Cette case est apparemment ouverte à tous les vents, mais attention, deux chiens assez imposants vous mettraient en pièces, si vous faisiez mine de pénétrer sur leur territoire en l’absence de leurs maîtres.

Ce jour là, ils vous entourent en lançant de joyeux jappements et en se laissant aller à forces démonstrations affectueuses

Et nous sommes accueillis chaleureusement par un grand jeune homme brun, je ne me souviens plus s’il était barbu… Tout son être apparent trahit une ascendance Espagnole. Nous sommes en présence de Monsieur DELASALETTA .
Et c’est dans la minute, la rencontre avec sa jeune femme, une fort belle Autrichienne, à l’abondante chevelure blonde, légère, vaporeuse, les yeux d’un bleu intense et le regard...

Mais l’accueil ne s’arrête pas là. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans et hors cette case pas comme les autres, c’est le face à face permanent, d’animaux de tous poils et de toutes races.

C’est vraiment pour moi l’émerveillement.

Les « habitués » de la salle de séjour nous entourent familièrement. A part les chiens qui se conduisent en chiens, de nombreux animaux évoluent en toute liberté.

Et celle qui attire tout de suite mon regard, l’antilope chérie. Un corps d’une finesse, d’une beauté, gracieux dans tous ses mouvements. La tête très expressive, des yeux de biche au regard de velours. Ses pattes… Leur hauteur fait plus de la moitié de la hauteur totale de l’animal. Et d’une minceur... Plus mince que le petit doigt (le mien tout au moins). Quand aux sabots, des bijoux…Et ça cliquette en grelots sur le sol carrelé. Parmi ses spécialités : manger la cigarette et aussi le chocolat…

Le chimpanzé… Il se laisse prendre la patte par son maître et à sa demande, il éclate de rire… Il rit… rit… comme un enfant; il aime ou n’aime pas les « chatouilles » dont son maître le gratifie mais il rit en montrant toutes ses dents.

Et voici Pépino, le seul animal dont le nom est resté à jamais gravé en moi. Un âne comme tous les ânes. Au moment ou vous vous y attendez le moins, il vous bouscule en passant sa tête sous votre bras à l’arrière. C’est sa façon de vous dire bonjour. Et alors vous apprenez qu’il vous a accepté. Il va, il vient, humant l’un, s’acoquinant avec l’autre, c’est le plus grand enfant de la maison, d’humeur toujours égale et par son braiement sonore, qui peut parfois paraître asthmatique, il manifeste sa joie.

Ce peuple animal se trouve donc invité à fréquenter la maison de jour et de nuit.

Puis à l’extérieur, c’est le régal d’un véritable ZOO. En cage, l’ours brun d’Amérique, de taille moyenne, les caïmans d’Afrique séparés de leurs frères plus jeunes, moins impressionnants en taille, (à chacun sa cage sinon les plus petits sont avalés par les plus gros), des serpents de toutes races, des vipères cornues qui sont la hantise des mères qui laissent leur petit barboter sur le sol des vérandas, des singes de multiples variétés. Pardon de ne pas vous nommer tous ces animaux. J’ai oublié leur nom.
.
Ce jeune DELASALETTA a le pouvoir d’hypnotiser les animaux et c’est ainsi qu’au cours d’une réunion amicale, après l’avoir endormie, il fait passer de main en main pour la caresser, la vipère cornue… WRrr…

Je ne suis allée qu’une seule fois dans cette case, juste avant le départ obligatoire des DELASALETTA pour DOUALA, la grande ville.

Cela leur posait un énorme problème. Qu’allaient-ils faire de toutes leurs bêtes ? Certaines pouvaient les accompagner, celles-là même qui n’étaient pas les habitués de la case. Ces derniers avaient trop goûté à la liberté, il n’était plus possible de les enfermer, or Douala, ne réunissait pas les conditions de la brousse.

Les pères d’Edéa ont accepté avec joie l’arrivée de Pépino à la mission.

Et moi, je me voyais déjà sur son dos et hue, et dia, à nous deux mon petit.

A partir de son arrivée à la mission, nos rencontres n’ont pas été multiples. Je travaillais beaucoup. Chaque fois que je le croisais, je le caressais, je lui parlais avec des mots d’amour, il me bousculait toujours en passant sa tête sous mon bras, en signe d’amitié maintenant, parce qu’il m’avait bien reconnue. Cependant déjà, je le voyais se sauver quand quelqu’un s’approchait et je ne comprenais pas, je l’avais vu si tendre, si familier avec nous, des étrangers, dans sa case.

La mission comptait un millier d’écoliers, et aussi le petit séminaire. Et tout alentour, il y avait de larges espaces qui devaient convenir à Pépino.

Nous avions compté sans la brutalité des enfants de la mission envers les animaux, je n’avais pas eu le temps de m’en apercevoir.

Avant même que notre relation devienne aussi intime, Pépino était constamment l’objet de mauvais traitements, un âne si gentil, qui avait seulement envie de faire connaissance avec les uns et les autres. J’ai vu… des coups de pied sauvages qui lui étaient assénés dans les flancs, même par les petits séminaristes…

Lorsqu’il m’apercevait de loin, il se mettait à pousser ses fameux « Hi-han » tonitruants. Je n’avais jamais entendu un âne braire de si près. Il se laissait encore approcher par moi. Et même il venait me rejoindre. Je l’embrassais, je le caressais, je lui disais des mots tendres et dans son langage il en faisait autant. Nous étions faits l’un pour l’autre.

Un jour qu’il se trouvait devant la façade de l’église, il m’a reconnue de loin, a entonné son braiement sonore chargé d’amour, je l’ai rejoint et amené jusqu’à la maison des sœurs en longeant la véranda, jusqu’au réfectoire.
C’était le repas du midi, c’était aussi la clôture, personne n’avait le droit d’y pénétrer. Ouahh… les cris d’horreur de la part des nonnes…

Après avoir fait ce numéro farceur, je suis repartie avec Pépino. Il se laissait guider par moi et en ma présence personne ne cherchait à lui nuire.

Cependant dans un tel climat d’incompréhension, de brutalité, Pépino est devenu sauvage.

Je le voyais moins souvent mais nos relations étaient toujours très tendres, je retrouvais le Pépino des Delasaletta.

Mon Pépino.

Comme il était libre de vagabonder, il a commencé à semer la terreur. Il devenait capable de se précipiter sur quelqu’un d’inoffensif. La ruade d’un âne ça laisse des traces, ça cogne.

A part moi, Pépino ne faisait plus confiance à personne.

Par mesure de sécurité, l’administration a demandé aux pères d’attacher Pépino…. Attacher Pépino !!! ?...

Ce fut fait… il fallut souvent recommencer… Aucune attache aussi solide fut-elle ne résistait à Pépino.

Le père Jean reçut un coup de patte dans la poitrine en voulant protéger je ne sais qui.

Et Pépino était plus souvent en ballade qu’attaché.

Alors, il a été déclaré danger public.

Un soir, après avoir dîné chez mes amis Guérin l’agronome, en compagnie des Peters et d’Antoine adjoint au chef de région, alors que nous prenions congé au bas des marches de la case, Pépino est apparu dans le noir, j’ai voulu lui témoigner mon amour une fois de plus. Ne m’a-t-il pas reconnue ? A-t-il eu peur du monde alentour ? En m’approchant de lui, j’ai failli recevoir un coup de patte…Peters et Antoine se sont précipités en agitant les bras, Pépino s’est enfui… Que j’avais mal pour lui… et aussi pour moi…Il ne me reconnaissait donc plus !

Cependant il y eut d’autres rencontres avec Pépino, rencontres on ne peut plus amicales, affectueuses mais un soir que je rentrais à la mission par le chemin de terre, dans le noir le plus sordide, à certains bruits j’ai pressenti la présence de Pépino et, arrivée à sa hauteur, sans aucune crainte j’ai avancé la main pour le caresser. Il m’a décoché un terrible coup de patte sur la cuisse… J’en ai gardé une marque cuisante sous forme d’hématome large comme une paume de main gigantesque.
Lui ne m’avait pas reconnue, j’aurais dû d’abord lui parler, c’eût été moins menaçant pour lui…
Je suis restée parfaitement immobile… en lui murmurant des mots tendres. Doucement… il s’est approché de moi et a cherché à se faire pardonner, son museau a frôlé mon visage, il a quêté la caresse habituelle… Pépino… C’était un grand ami pour moi… Je lui ai encore murmuré des mots tendres au creux de l’oreille.

Puis, j’ai continué mon chemin pour regagner la mission perchée sur la colline. Il était tard.

Le soir tombait brutalement sur Edéa.

Un extraordinaire barrage venait d’être édifié comprenant d’imposantes turbines. Cependant électrifier « la ville », était impossible à l’époque

Il n’y avait que 20 minutes d’écart entre le plus court et le plus long jour de l’année. A 18 h, Top, le noir tombait brutalement et c’était un noir d’encre. Je ne craignais nullement de faire seule le trajet sur ce chemin, dans ce noir. La mission tout en haut d’une colline, marquait les limites du monde européen du territoire d’Edéa, les blancs s’aventuraient rarement à la mission la nuit tombée et se déplaçaient toujours en voiture, les noirs dont les villages étaient situés dans la brousse au-delà de la mission, ne se seraient nullement aventurés sur ce chemin bordant la Sanaga maritime, le fleuve qui passait noblement à Edéa, ils craignaient la mamiwata, personnage légendaire qui hantait les bords du fleuve et avait très mauvaise réputation.

Ce qui était vraiment dangereux dans la Sanaga, c’était les caïmans et chaque année, un ou deux noirs imprudents disparaissaient emportés par ces dévoreurs qui mettaient d’abord leur proie en réserve au fond de l’eau, attendant qu’elle soit bien pourrie pour la dévorer. Ca se passait en plein jour quand le noir nageait trop au large, parfois cependant, le caïman le cueillait en bordure du fleuve.

Quand je rentrais à 22, 23 h. environ, après avoir assisté à la projection d’un film au cercle des européens, c’est en toute sérénité que je faisais les 2 kilomètres à pied qui me ramenaient à la mission, quand la Sanaga était en crue.
Je n’avais peur de rien, hormis les fourmis magnans, petites fourmis rouges qui se déplacent par colonnes serrées de 30 centimètres de large et un à deux mètres de long environ, composées de milliers, de millions de fourmis. Dans le noir, en sortant de l’eau qui fait barrage à ce peuple migrant, il n’est pas bon de sentir une, puis deux, puis dix morsures de ces petites bestioles. Elles vous envahissent tout le corps très rapidement ; si vous n’êtes pas initié, il ne vous reste qu’une solution : vous déshabiller complètement et permettre à ceux qui vous entourent de vous « épouiller » vivement.

Autrefois, ça servait de supplice : l’homme qu’on voulait éliminer était enfoui dans un trou haut de sa grandeur, seule la tête dépassait, les fourmis accouraient, averties mystérieusement toujours en colonnes et se chargeaient de dévorer l’intérieur du supplicié, jusqu’à ce que mort s’ensuive… Horrible, non ?…

Un soir que je sortais du fleuve, pieds nus, vêtue seulement du slip et du soutien gorge, le reste des vêtements sur la tête à la manière africaine mais obligée de les tenir avec la main, ma chevelure non crépue ne bloquait rien, alors que je savourais ce moment de paix, de calme, malgré la chaleur suffocante, j’ai senti une, puis deux, puis… Alors j’ai fait ce que mes élèves m’avaient appris « si tu te trouves dans une colonne de magnans, ne cherche pas à les enlever de ta peau, tape très fort le sol avec les pieds, en marchant vite, elles se détacheront de toi. »
Je m’en suis très bien sortie. Merci les mômes.


La vie a continué. J’avais compris qu’il fallait que je sois seule pour rencontrer Pépino, la présence d’un tiers l’angoissait, il ne se contrôlait plus.

Alors est survenu, l’épisode de la morsure. Pépino a mordu la sage femme à la poitrine dans l’enceinte de l’hôpital. C’est le moment qu’a choisi Philippe Peters pour sortir du ventre de sa mère. La sage femme disait à celle-ci pendant l’accouchement : « Allez-y, appuyez-vous sur moi, allez-y » Ouille, ouille, la poitrine…

L’administration s’est montré sévère à l’égard des pères, a multiplié les avertissements.

Si seulement j’avais pu être seule avec Pépino… Que je l’aimais… je ne regrettais plus alors le cheval dont je n’avais jamais eu la compagnie…


Un matin que je faisais classe, j’ai vu arriver Pierre le boy des Peters. Pépino était dans la cour de l’hôpital et terrorisait le monde. Personne n’arrivait à l’attraper. Le Docteur n’était pas là, il fallait que je vienne de suite. Les noirs, surtout en brousse, remarquaient tout, ils s’étaient rendus compte que Pépino et moi formions un couple d’amis.

Emmenant Pierre à l’arrière de ma vespa, nous sommes vite arrivés à l’hôpital. Trois gardes Camerounais, armés de bâtons et tenant une corde, essayaient de s’approcher de Pépino mais leur peur était telle qu’ils n’avançaient que pour mieux reculer. Pas un de leurs coups n’atteignait mon ami. Pris de terreur folle, il essayait seulement de se protéger.

J’ai prié tout ce monde de s’éloigner.
Je savais ce qui allait se passer. J’allais contrôler Pépino, lui passer la corde au cou et lui faire gagner le pré attenant à la prison et qui serait son univers. Il ne serait pas attaché mais il n’aurait plus sa totale liberté. Et ça, ça me faisait très mal. C’était moi, son amie, qui allait le mettre en cage. Sinon, je savais que l’administration allait le faire abattre, il n’y avait plus d’autre solution…
J’ai versé quelques larmes sans que personne ne s’en aperçoive… Ce pincement au cœur… Est-ce que Pépino s’est rendu compte à ce moment là combien je l’aimais ? J’avais besoin de lui comme il avait besoin de moi.

J’ai prié Pierre d’aller me chercher le sucrier des Peters, je m’en suis garni les poches et je me suis avancée en parlant à Pépino. Arrivée à sa hauteur, j’ai tendu vers lui le dessus de ma main, ce que je fais instinctivement avec les animaux que je rencontre. Alors, il s’est laissé caresser. La mort dans l’âme mais essayant de rester joyeuse de la rencontre pour qu’il ne réalise rien, interdisant la moindre sortie à mes larmes, je me suis attardée dans les caresses et j’ai senti Pépino se détendre.

Alors, en traître mais avec une grande douceur et en lui demandant pardon, j’ai passé la corde autour du cou de mon ami.

Aussitôt… les gardes Camerounais se sont précipités, se sont emparés de la corde avant même que je ne réalise et en tirant très fort, avec force coups de bâton et cris de victoire, ont essayé d’entraîner Pépino.

J’ai HURLE, hurlé à mort.

Et je me suis précipitée sur Pépino, j’ai arraché la corde des mains de ses tortionnaires, je me suis arrangée pour masquer sa vue, en faisant signe à tous de disparaître.

J’ai pris mon temps… Puis, pas à pas, en marchant à reculons, j’ai fait avancer Pépino en lui faisant face et en le récompensant de petits morceaux de sucre. Et Pépino a continué à avancer.
Il me fallait d’abord le faire sortir de la cour de l’hôpital, emprunter la route de terre assez large, sur une longueur d’environ 100 mètres, peut-être plus, arriver à l’entrée de la prison et se faufiler dans un étroit passage sur le côté de l’immeuble et menant à la prairie, derrière la prison.

Les occupants de la prison n’étaient nullement des criminels. Faute de place et par mesure de sécurité, seuls les noirs atteints de la maladie du sommeil et qui en étaient au stade de folie, trouvaient là un refuge.

Alors que nous étions à la moitié du parcours de cet étroit passage, j’ai vu arriver le Docteur Peters le visage empreint de colère ; en me devançant de l’autre côté de la haie qu’il a escaladée d’un bond, il est venu se placer à mes côtés ; heureusement qu’il était filiforme et que je n’avais rien d’une obèse. J’ai mal vécu ce moment pendant un bref instant mais Pépino m’a tout de suite rassurée, la présence du Docteur n’a fait naître aucun signe d’inquiétude chez lui.
Arrivés dans la prairie, je l’ai débarrassée de la corde, les gardes s’étaient empressés de fermer la clôture et certainement que j’ai dû recevoir un sermon de la part du Docteur qui avait craint que l’âne ne me piétine, sermon que j’ai certainement écouté très sérieusement, pendant que Pépino broutait l’herbe.
Puis ce fut l’engueulade sévère des gardes Camerounais.

Je savais dès le premier instant que mon geste eut pu avoir des conséquences fâcheuses mais l’absence de peur en moi, ma connaissance de Pépino, les liens qui nous unissaient, tout cela m’a permis de ne pas hésiter un seul moment.


A partir de cet épisode, quand j’ai quelques minutes devant moi, je rends visite à Pépino dans son champ. Comme ce n’est pas fréquent, je profite de la « fraîcheur » relative du matin avant la classe ou l’interruption limité du midi, après le repas.
Avec mon horaire, je dois être la seule européenne d’Edéa à ne pas profiter de la sieste. Et de cette façon, je ne fais pas d’ « erreur de sieste », c’est comme cela qu’était annoncé l’arrivée d’un futur bébé à Edéa.

Et Pépino semble heureux dans son pacage. Dès qu’il aperçoit la vespa, il accourt aux abords du grillage, là ou je peux facilement le caresser en montant sur quelques pierres. Et ce sont alors de véritables dialogues ; à sa discrétion je confie beaucoup de détails, sur mes élèves, sur les BONNES SŒURS leurs qualités et leurs
« imperfections », sur tous les petits ou gros évènements de la vie qui me ravissent ou me hérissent.

C’est un grand philosophe, son aide m’est précieuse, le dodelinement de sa tête, l’expression de ses yeux, me traduisent ses propos judicieux.

Un matin, je lui confie que je vais être absente quelques jours mais que ma première visite sera pour lui à mon retour. J’ai en effet accepté d’aller passer 4-5 jours de vacances à Kribi, sur la côte Océane. La sœur supérieure que j’aimais beaucoup, a rapidement été mutée là-bas ? Oui je me suis posé des questions sur cette mutation éclair. Je suis heureuse d’aller la rejoindre. Elle se montrait maternelle avec moi. Puis, le Docteur Peters a là-bas un ami toubib militaire avec sa femme et j’y serai invitée.

Le matin du départ, chargée d’un léger baluchon, je prends la route à pied, je passe naturellement devant le pré, Pépino est déjà à son poste d’attente, il m’a vu arriver de loin. Je lui explique que c’est l’heure du départ, je lui parle longuement tout en le caressant. En me perchant sur les pierres, j’arrive à mettre ma tête sur sa joue. J’essaye de lui dire tout ce que mon cœur ressent pour lui… Pépino…

Ses yeux pleurent, c’est naturel et c’est toujours là que les mouches s’agglutinent. Aujourd’hui j’ai l’impression que ce n’est pas seulement physiologique, l’écoulement est anormalement abondant… Comme si Pépino pleurait vraiment… Comme s’il comprenait vraiment que je ne serais pas là pendant un temps… je lui promets de ne pas le laisser seul longtemps. C’est quand même le cœur serré, qu’après maintes caresses et nombreux mots doux, je m’éloigne du pré en me retournant constamment pour un dernier signe d’adieu à Pépino. « Je te quitte Ami, je ne t’abandonne pas »

La Sœur Emérentienne, nouvelle supérieure m’avait conseillé de me planter à un carrefour de routes dont l’une allait sur Kribi…
J’ai attendu… attendu… attendu… et encore attendu.
De 8h30 à 13h30 aucune voiture n’est passée.
Je tenais bon, c’était la seule route pour Kribi.
Vers midi, une soeur est venue voir si j’étais toujours là et surtout elle amenait de quoi me sustenter.

Enfin, à 13h30, une magnifique voiture, genre limousine, pas faîte vraiment pour les routes africaines, s’est arrêtée. Aux commandes, un ambassadeur d’Espagne, du Portugal ou du Brésil, peu importe.

Et c’est la route, semblable à beaucoup de routes de l’Afrique de ce temps. Latérite, ornières (en saison des pluies tôle ondulée), chaleur et pas encore de clim dans les voitures, végétation dense sur le bord des routes. Mon compagnon n’était pas bavard, moi non plus à cette époque. Tout juste au départ un échange de politesses et d’indications. La route était certes une route de terre à bosses mais c’était beaucoup plus agréable d’être dans une telle voiture que dans les 4/4 ou les jeeps, qui vous transforment les fesses en chair à saucisse.

Et voilà Kribi. La ville en elle-même ne m’a pas frappée, elle devait donc être tout à fait ordinaire. Mais ça sentait bon la mer…

A pied j’ai parcouru l’espace qui me séparait de la Mission.

Et là, ce fut une féerie. En bordure de la forêt élaguée en partie, dans une clairière, la maison des pères, puis l’église (en fait je n’ai aucun souvenir de ces deux bâtiments). Ce que je vois ce sont les immenses racines à découvert d’un énorme baobab, et tous ces autres arbres alentours s’entremêlant, offrant à la vue une forêt à peine apprivoisée. De partout courent des lianes. Comme j’aimerais être Tarzan.

La route s’il est possible d’appeler ce serpent tordu et bien maigre une route, nous mène à une autre clairière, et je découvre la maison des sœurs, comprenant un étage comme à Edéa, avec la véranda qui court tout autour et dont la rambarde est de bois découpé artistiquement, tel un col en dentelle très légère. Cette maison très agréable à l’œil dans son architecture et située dans ce creux de forêt admirable avec ces grands arbres de toutes espèces, a un atout supplémentaire. Le bruit de la mer n’est plus très audible, par contre le gazouillis d’une eau légère, ajoute une tendre et vivante musique à ce décor de rêve. C’est un peu plus loin, un léger ruisseau qui sillonne la forêt, apportant de la fraîcheur à ce coin de paradis, déjà préservé par les arbres.

Que j’aurais aimé vivre ermite dans un tel endroit.

L’accueil des sœurs est agréable, je retrouve Sœur Supérieure, la
« Nyambay », je crois que ça veut dire « la mère ». Je vais profiter d’une chambre à l’étage. Fenêtres grandes ouvertes, j’entendrai d’un côté le gazouillis du ruisseau, de l’autre, le grondement de la mer. L’air sera très pur. Et, à Kribi en bord de mer, il fait moins chaud qu’à Edéa. Je crois me souvenir que les nuits y sont plus agréables.

Dans cette superbe maison de style colonial, simple certes mais majestueuse, de nombreuses chambres vides.
Oui, l’église perd ses plumes et les vocations se font rares. Alors, les missions se vident de plus en plus et les couvents aussi.
Ils se reconvertissent, en Europe par exemple, vous voulez avoir la paix quelques jours à l’air pur, retenez une chambre au Mont des Cats. Vous y serez tranquille. Même à table, c’est le silence. Bien sûr, il est toujours possible de se faire comprendre d’autre façon et ça peut amener le fou rire chez certains.
Ne croyez pas que le frère portier ou autre, va vous rappeler qu’il y a la messe et les nonnes et les vêpres. Libre, vous êtes libre, aucune porte ne claque ni le jour ni la nuit, le parc alentour vous offre de superbes promenades, la bouffe n’est pas mauvaise. Leur fromage, Hum…
Il serait bon que tous les apprentis médecins et autre personnel médical, aillent y faire un séjour avant l’entrée en fonction.
Je vois très bien ce stage inscrit sur la liste des obligations à remplir avant l’entrée en Faculté, comme les vaccinations. Tous apprendraient ce qu’est le silence et des tuyaux pour l’obtenir.

Si les portes ne claquent pas au Mont des Cats, c’est que les pères prennent soin de coller une bande de feutre le long des bâtis qui doivent se rejoindre pour fermer la porte, aucun bruit.
Si cette règle était observée dans les hôpitaux et cliniques, si le sol se prêtait au silence, quelle que soit la chaussure du soignant, les malades, les opérés, se reposeraient vraiment lors de leur séjour.
Autrefois, salle St Honoré à la Charité, (grand hôpital de Lille disparu maintenant), salle commune parcourue d’une vingtaine de lits, le silence était de règle.
Maintenant, vaut mieux être en bonne santé pour fréquenter ces maisons.
Autrefois, les murs épais protégeaient de la chaleur l’été, du froid l’hiver.
Il n’y avait pas une armée d’employés chargés du nettoyage, poussant devant eux un super chariot d’où déborde une quantité industrielle de produits tous en vogue, et la cireuse qu’on manipule tendrement tout un après-midi pour faire briller le sol ( faut bien passer le temps sans trop se fatiguer). Mais les coins étaient faits et partout, avec des produits simples mais combien efficaces et les employés étaient rarement allergiques à ces produits. J’aimerais savoir depuis quand se sont introduites les fameuses maladies nosocomiales. Quand les coins ne sont pas faits à la main, les microbes y demeurent. Vous souvenez-vous de l’odeur du grésil et de l’eau de Javel ?

J’ai compris ce problème depuis que je suis obligée d’avoir recours à une employée de maison. (mais ce sera l’objet d’un autre récit « les employées de maison »)

Bref, à Kribi le séjour fut idyllique.

La plage de sable très fin courait sur des kilomètres, vous y admiriez les noirs qui partaient pêcher en pirogue en mer et au départ, il y avait les mômes allégés de tout vêtement, qui poussaient l’arrière de la pirogue pour qu’elle prenne plus facilement son élan. Ces petits derrières qui se trémoussaient…

Fortunée, j’eus acheté ce coin de paradis.

Le temps a passé très vite. Je ne me souviens absolument plus comment je suis revenue à Edéa.

Je sais seulement que rentrée tard, je reprends l’école le lendemain matin aussitôt, sans pouvoir rendre visite à Pépino, je compte bien y aller le midi même.

La môme qui me sert à table, Maria Goretti, décorée par les sœurs du titre de boyesse, ne parle pas un mot de français, cependant nous n’avons pas besoin d’interprète. Et aussi, assise sur le coin de ma table, elle adore manger mes restes, même les arêtes de sardines frites.

Ce midi là, elle m’apporte de la saucisse et un morceau de viande « je ne sais quoi ». Et j’ai droit à de nombreuses explications dans lesquelles revient sans cesse le nom de Pépino. Son attitude me met en garde en même temps.

Alors je comprends tout.

C’est horrible : les BONNES SŒURS me servent en repas, Pépino, réduit à l’état de saucisse. Si la clôture ne leur interdisait pas de sortir de leur réfectoire, seraient-elles venues contempler mon désarroi ?

Maria Goretti cette fois, n’a absolument pas touché au plat et en le ramenant à la cuisine, les bonnes sœurs ont appris par là que j’étais au courant.

Mais… Pas question qu’elles savourent leur lâcheté…

J’ai attendu leur sortie de réfectoire pour quitter mon bureau, les obligeant à passer devant moi qui était tout sourire, la gouaille aux lèvres, et qui leur en sortait de bien bonnes à faire rire un régiment entier. Je m’adressais à chacune et mes propos ou questions burlesques attendaient réponse. Je sautais de l’une à l’autre. Elles avaient la mine allongée, interloquées.

J’ai fait classe tout l’après-midi. Mes élèves avaient composé un chant sur l’histoire de pépino, elles me le chanteront plus tard, à l’abri des oreilles des bonnes sœurs. Elles m’ont confié cet après-midi là qu’aucune fille ou femme demeurant à la mission, n’avait accepté de toucher aux divers plats « Pépino », parce qu’elles savaient qu’il était mon ami.

Après la classe, je suis partie avec Marie-Geneviève, une jeune fille Bassa, dans un des villages habituels, à la rencontre des jeunes femmes noires auxquelles, outre quelques conseils de puériculture, j’apprenais à coudre et à tricoter, elles aimaient ça.

Le soir venu, le repas terminé, seulement alors je suis montée dans ma chambre. Je n’assistais que rarement à la récréation « spiritaine » du soir sous la véranda, à la porte de mon bureau, ça ne m’inspirait guère. Ce soir là je n’ai donc pas eu à donner d’explication, c’était comme d’habitude et le paquet de cahiers à corriger était assez impressionnant pour couvrir une partie de la nuit, alors que tenues par leur règlement, les soeurs dormiraient du sommeil du juste.

Je ne leur ai plus jamais parlé de Pépino et à personne d’ailleurs.


Seulement alors, dans ma chambre, porte fermée, je me suis laissée aller à mon chagrin. Je me suis retenue de pleurer, j’aurais eu les yeux gonflés le lendemain. Ce fut un moment très dur. Et personne à qui en parler.


J’ai compris pourquoi il avait fallu m’éloigner d’Edéa. Présente, je serais aller trouver le chef de région et, il aurait été obligé de trouver une solution « plus humaine » pour mon ami, à la fleur de l’âge. Il aurait cédé, il ne pouvait rien me refuser.


Encore maintenant tout défile dans ma mémoire. Et le pincement au cœur est toujours là.

Mon Pépino…



CHARDON

Posté par gaby le 15/3/2006 18:44:50 (32 lectures)

Posté par folgarien à 08:20 - L' AFRIQUE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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