lundi 5 mars 2007
[59] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES, fin
J'AI FAIT MES CLASSES : ORAN, St Maur
Posté par gaby le 29/11/2006 18:27:26 (64 lectures)
PRES D’ ORAN A ST MAUR
Nous sommes en deuxième année d’études
J’entends parler de stage en Afrique Noire et ailleurs.
La préfecture organise ces stages qui se passent au cours des vacances d’été. Je rencontre le chargé de cette mission à la préfecture de Lille..
Les copines ont choisi l’Afrique Noire (Il y en a une vraiment blanche ?)
Et non, ces stages en Afrique Noire sont réservés aux étudiants de la capitale. Pourquoi ?
Mais cela est fort possible en Algérie. Dans les centres sociaux. J’y inscris la douzaine d’élèves assistantes sociales. Le stage étant à temps complet, les deux mois seront comptés pour quatre.
Nous sommes en 60, à la veille de l’indépendance. Ca chahute plutôt là-bas.
( pauvre maman, que d‘inquiétude je lui cause sans en avoir conscience )
L‘avion débarque à Oran
tout le contingent d‘étudiants de toutes
« confessions" Nous sommes reçus en grande pompe par « je ne sais plus qui » des huiles.. dans un superbe patio.
C’est d’abord des laiüs, je ne vous retraduirai rien, j’ai la fâcheuse tendance à ne pas entendre ces discours là, malgré mes bonnes intentions. Ca doit être en relation avec les sermons au cours des messes, dans les églises.
C’est le lendemain que nous avons été dispatchés dans les structures d’accueil J’ai atterri à une trentaine de kms d’Oran, d’autres étaient déjà à Alger et Constantine.
Une copine, Brigitte se trouve à Oran même et nous avons repéré certains étudiants, filles et garçons, tous dans la périphérie d’Oran. « Daniel, Marie-Jo, Brigitte n° 2, Jean-Louis » Ca fait une bonne petite équipe.
Nous sommes d’accord pour nous retrouver en WE à l’auberge de jeunesse qui peut nous accueillir à Oran, les filles occupent le dortoir du premier, les garçons celui du second.
SAINT MAUR où j’atterri conduite par le directeur adjoint du centre social
Charmant bourg, il y reste peu de pieds noirs.
L’infirmerie où je dois « sévir » est bien équipée. Nous disposons même d’un poupinel, de médicaments de pointe mais en trop petite quantité, il m’aurait fallu une tonne d’Arobon
pour venir à bout des maux intestinaux de nombreux enfants. Hélas
La chaleur est accablante mais …je suis pleine d’énergie.
Ma journée de travail commence à 8 heures, ouverture de l’infirmerie, les autres activités du centre social sont stoppées pendant les vacances.
Je suis aidée par une jeune fille et un jeune homme, intronisés infirmiers pour les besoins de la cause, charmants et beaux. Ils suivront mes instructions à la lettre.
Je ne suis libérée que vers 13 h.
Le directeur adjoint, pied noir, m’accompagne dans un café ou un repas nous est servi.
L’après-midi est réservée aux douars autour de St Maur. J’y goutterai avec plaisir le café turc, très fort, très noir, très sucré, très chaud qui vous ravigote et vous désaltère. Naturellement dans ce café il y a à boire et à manger J’aurai droit aussi au thé à la menthe, huuum, toujours délicieux .avec le brin de menthe fraîche, servi dans des verres, à la façon orientale avec habileté.
Il n’y a qu’un médecin Algérien Arabe à 16 kms, entre l’hôpital d’Oran et le centre social. Le médecin tient consultation deux fois par semaine pas très loin de St Maur et très simplement, il souhaite que je le seconde dans ses permanences. Il ne m’est pas difficile de repousser sa demande ; d’une part, je suis rattachée au centre et il est lui, médecin libéral, d’autre part c’est surtout un travail de secrétariat qu’il attend de moi et de « bonne à tout faire », et pas question de participation « aux bénéfices » ce qui m’aurait permis l’achat de certains médicaments pour le centre.
Il y a foule au dispensaire le matin, beaucoup de femmes, accompagnées d’enfants. Qui réclament « la libr.r..a »( il faut faire rouler le rrrr), l’IM qui doit leur redonner des forces.
En fait, il m’est demandé de leur injecter du sérum physio.
Vive discussion avec le directeur adjoint, je ne veux pas tromper ces femmes. L’explication est simple : c’est la seule occasion de sortie de la femme, nous ne sommes pas en possession de produits coûteux, le sérum ne leur fait aucun mal.
Alors c’est avec sérieux que chaque jour je satisfais les femmes.
A part les nombreux ennuis intestinaux, et le comprimé d’Arobon devrait être renouvelé pour une vraie cure, les enfants se portent plutôt bien. Cependant, il me sera donné d’avoir à traiter de très jeunes enfants en état de cachexie avancé. Au premier cas, j’ai pu injecter du sérum physiologique pour le réhydrater un peu tout en sachant que seuls des soins intensifs et maintenus pourraient le sauver. Les parents ne voulaient pas entendre parler de l’hôpital. Je savais donc que cet enfant mourrait à plus ou moins brève échéance. Aussi, les deux ou trois fois que nous nous sommes encore trouvés devant une telle situation, c’est la jeune infirmière qui injectera le sérum. Ces petits corps déjà sans vie…
Je recevrai une petite fille de 3 ans, la main complètement échaudée, les tissus enveloppants d’un blanc plus que douteux, ne faisant qu’un avec la main. Je passerai la matinée à décoller le tout après trempage dans du sérum physio, la peau se détache de partout mais je crois que la brûlure est du premier degré. J’appliquerai du tulle gras sur ces doigts minuscules, la main d’une petite fille de trois ans, en veillant à ce qu’ils ne soient pas collés les uns aux autres, je ferai le pansement dit du gantelet. L’enfant n’est pas fiévreuse. Elle ne reviendra plus en consultation, je n’aurai aucune nouvelle de cette môme qui n’a jamais gémi tout au long du traitement. Par contre, une jeune maman, venue pour la piqûre, portant un superbe enfant de deux ans environs, m’annoncera peu de temps après le décès du petit. Comme explications : « C’est comme ça, inch allah » et l’émotion semble absente
La journée finie, le sous-directeur me conduit chez certains pieds noirs, souvent pour des I M. La différence avec le peuple musulman, jamais ces pieds noirs n‘auront un geste de gratitude. Un merci après le soin, sans me demander si c’est payant, c‘est tout et j‘y retourne le lendemain. Cependant le pied noir est accueillant. Je ne comprends pas cette attitude inhabituelle. Chez les musulmans, il m‘est fait des cadeaux très simples, des figues fraîches, des brins de menthe, des gâteaux confection maison etc…
Tous m‘appellent au bout de peu de temps, la toubiba.
Un matin arrive de loin m’informe-t-on et juché sur un âne, un vieillard bronchiteux ou emphysémateux, il souhaite recevoir mes soins. C’est très sérieusement que je lui demande de rester sur son âne .J’ai très peur qu’après avoir fait une longue route, il ne sache plus remonter sur son âne après les soins
Je lui fais la libra, je lui donne de quoi se soulager un peu, après avoir consulté mon manuel d’infirmière. Je lui offre de l’eau fraîche et du gâteau au miel fait par mes soins. J’ai en réserve pour ma toux, des bonbons à l’eucalyptus, je lui en fais cadeau. Avant de faire la piqûre, j’ai bien désinfecté la zone, ce n’est pas du luxe, ce vieillard n’a certainement pas la possibilité de faire toilette tous les jours.
Le voilà reparti presque en forme…Lui non plus, je ne le reverrai plus.
C’est au tour d’un adulte de 30 ans environ, un sacré gaillard.
Moche ce qu’il m’offre : un énorme furoncle de l’aile du nez.
Encore consultation du manuel. J’ai de la dyhydro pénicilline, dosage et mélange à faire moi-même. C’est avec précaution que j’injecte le produit.
Et voilà mon gaillard qui tourne de l’œil et se retrouve allongé, évanoui.
Aussitôt l’infirmier me crie plus effrayé qu’agressif: « Tu l’as tué, tu l’as tué »
L’air faussement tranquille, j’explique qu’il avait parlé de sa peur des piqûres et que cet évanouissement est dû à l’émotion.
De tout cœur… j’espère qu’il va revenir à lui…C’est peut-être ma vie qui en dépend. Ouille.
Ouais… Il y a des secondes qui durent des heures
Enfin …, il ouvre les yeux.
« Alors ? (que je lui fais traduire) on est une poule mouillée ? » Il rit de toutes ses belles dents.
(Avec quoi ces personnes entretenaient-elles leur dentition ? Au Cameroun, les filles mâchonnaient un bâtonnet et s’en frottaient les dents. J’ai su ce que c’était, j’ai oublié, ça me reviendra.)
Notre homme repart tout content, je lui demande de revenir le lendemain pour continuer le traitement. Je ne le reverrai que huit jours après, il n’y a plus aucune trace du furoncle et, en l’accompagnant d’un sourire merveilleux, il me présente une assiette de figues fraîches débarrassées de leur enveloppe « oursineuse ». Hummm, quel délice.
La « toubiba » gagne des galons.
Naturellement je ne comprends un traître mot de leur langage, à part : kif kif et d’autres onomatopées aussi courtes. Les deux jeunes me servent d’interprètes et aussi, je parle avec force gestes, j’explique avec l’exemple, comment faire bouillir l’eau avec la casserole, le bouillonnement de l’eau et le butagaz.
J’arriverai quand même à dire : « ouili radoi » = « reviens demain » (ortho à revoir…) et je saurai leur demander leur nom en arabe.
C’est au tour d’un beau gamin de 14 ans qui vient de sauter sur une mine, son frère a été tué à ses côtés. Il a beaucoup de fièvre, la nuque n’est pas raide, il souffre de multiples plaies au fond desquelles sont logés des éclats de grenade, aucune plaie ne semble grave. Il n’est pas question de l’envoyer à l’hôpital, il serait questionné, torturé peut-être, et à tort. Je ne dois aussi n’en parler à personne, j’écoperai de ?
Je me souviens du sérum antitétanique aperçu au cours de l’inventaire de « mes trésors ». C’est par la méthode besredka que je le traiterai, puis avec une pince mousse, en le faisant souffrir quand même malgré mes précautions, je délogerai un à un les éclats de métal. J’espère que ceux qui sont enfoncés trop profondément reviendront à la surface peu à peu. Je ne l’ai plus revu mais nous avons eu de ses nouvelles, il s’en est sorti.
Je recevrai plusieurs fois un adulte, qui a été torturé par les français, la gégène et autre. Il tient à me raconter. Je dénonce cette violence réciproque que j’ai connue là-bas et la « corvée de bois » horrible. J’ai vu revenir d’Algérie à la fin de son service militaire, un jeune ami ; longtemps il est resté enfermé dans l’horreur de ce qu’il avait été obligé de vivre là-bas pendant la période militaire, comme tétanisé. Jamais il n’en a parlé.
Dans les douars, je soignerai des enfants qui viennent d’être circoncis, sans doute sans aucune précaution d’hygiène. L’ancien, chargé de la mission avait peut-être sucé la plaie (comme cela était de coutume au Cameroun), alors l’enfant risquait d’être contaminé par les atteintes de l’adulte)
Leur zizi est dans un état d’infection important, zones purulentes chargées de croûtes. Je dois me contenter de soins de première nécessité, je ne sais plus si le daquin ou son homonyme de ce temps existait ou si je me servais d’eau bouillie et tiédie, avec ajout de quelques gouttes d’eau de javel, cette pratique me venait de maman, lorsque nous avions ce qu’on appelait « un doigt blanc » plusieurs bains dans cette préparation, chassait le feu en faisant mûrir le mal et aseptisait la plaie. Les remèdes de grand-mère sont toujours d’actualité.
Mais un jour, j’ai dû soigner un petit circoncis avec toute la panoplie décrite, et ayant attrapé la rougeole. Ce môme a drôlement souffert. Je n’étais pas suffisamment équipée pour stopper rapidement le mal, même pas soulager l’enfant.
J’interpellerai avec une pointe de colère, les pères de ces enfants « pourquoi ne pas me prévenir avant l’acte afin que je puisse leur donner de quoi désinfecter la plaie au départ ? » Ce fut fait par la suite
Chaque soir, de retour d’un douar, une petite fille rôde dans les parages et arbore constamment des sortes de petits furoncles dispersés sur les jambes. Je lui fais les soins
nécessaires. Je suis bien intriguée par la répétition du mal. La fillette est souvent accompagnée d’une autre enfant. Un soir, celle-ci seule me raconte que la petite fille, a tellement envie que je m’occupe d’elle qu’elle court dans les champs dont les épis ont été coupés, et se réinfecte les plaies en titillant avec un brin de paille resté sur le champ, les boutons purulents…
Aussi le lendemain à son arrivée, tout en lui donnant les soins habituels, gentiment je lui fais savoir que je connais son stratagème et qu‘il est inutile de s‘infecter de la sorte, qu‘elle peut venir quand elle veut, qu‘elle sera toujours bien accueillie. A condition que ses mollets ne soient plus infectés. Elle entend bien, je la reverrai donc les mollets ayant retrouvé leur état normal.
Je repense aussi à cet adulte d’une soixantaine d’années, porté par plusieurs jeunes, sur un brancard. Il doit appartenir à la classe des nantis. Ses vêtements ne sortent pas de chez le fripier. C’est un homme qu doit avoir une certaine culture, ainsi que ses accompagnants.
Quand on retire la bande qui entoure un de ses mollets, je suis saisie d’horreur, je n’en montre rien mais je suis ahurie de voir une zone bien délimitée couverte de je ne sais quoi ? Déjà je me demande de quel mal cet homme est atteint, et qui se traduit sur cette plaie horrible, comme un magma de boue mélangée à des éléments douteux. Ce n’est pas le tableau de la gangrène. Y a-t-il invasion de vers là-dessous ?
Je suis très vite remise de mon émotion quand le fils enlève « une calotte » découvrant la véritable plaie.
L’horreur n’était qu’une simple application de feuilles de henné, et la plaie se révèle très propre, très pure, sans inflammation, de ma vie je n’ai vu une telle plaie aussi belle.
« Non ce père ne souffre pas, le pansement lui est renouvelé quand il le faut, non il ne fait pas de fièvre, oui il s’alimente normalement et les fonctions vitales de son corps ne semblent pas atteintes, oui il dort bien » me répondent les jeunes, seulement ça se referme tellement lentement. Toujours sérieusement, je tâte les ganglions du cou, la nuque, je lui fais baisser et lever lentement la tête, j’examine la langue, les yeux. Tout ça accomplit simplement pour montrer au patient combien je le prends au sérieux. En moi-même je sais que c’est « du chiquet » je ne suis pas médecin mais… ces gestes sont importants pour certains. Si les vieux en France, pouvaient recevoir une telle attention de leur généraliste, ils se sentiraient bien plus réconfortés que par l’adjonction de médicaments dont ils n’ont que faire, un geste médical, une parole de compréhension, d’encouragement est tellement salutaire. Et ça ne demande que quelques secondes…
Je réfléchis, mon manuel ne peut m’être d’aucune utilité.
Oui je pourrais enduire de pommade, mais je n’ai aucune pommade qui réussira un exploit aussi performant que le henné dont j’ignorais le pouvoir.
Je décide d’administrer à cet homme « la libra » des femmes, il a besoin d’un geste apparemment valable de ma part, puis toujours très sérieusement, je demande que la plaie soit lavée délicatement lorsqu’il est nécessaire de refaire le pansement, avec de l’eau bouillie, tiédie dans laquelle je leur dis d’ajouter quelques gouttes d’une solution (qui n’est autre que du daquin ou son homonyme de l’époque), puis de recouvrir la plaie de feuilles de henné. Je leur délivre un compte-gouttes et du daquin en bouteille, déjà bien entamée. Je fais le pansement devant eux, de cette façon ils sauront vraiment ce que c’est que de l’eau bouillie le temps nécessaire..
Je complète en expliquant que ce sera encore long, la plaie est profonde mais que c’est bien parti et qu’ils n’ont qu’à revenir s’il semble y avoir aggravation.
,Je ne les ais plus revus. Si j’avais aggravé le mal, j’aurais eu de leurs nouvelles…
Un lundi matin, je suis bien en forme après un week end torride passé avec les copains sur une plage d’Oran, et nous avions terminé la soirée du dimanche en savourant un créponné à la terrasse d’un café, boisson pétillante si mes souvenirs sont exacts, à l‘eau au goût de citron, nos moyens ne nous permettent pas de faire des folies. Dès l’ouverture du dispensaire, je commence par tâcher d’un produit qui vire au noir vilain, ma blouse fraîchement lessivée A LA MAIN,( ceci à l’intention des jeunes qui ne savent plus faire d’effort.)
Les consultations commencent.
Elles touchent à leur fin quand arrive un trio, un monsieur avenant, une dame et une jeune fille. Ils me sont présentés par le directeur adjoint mais j’ai la fâcheuse habitude d’examiner les personnages, les regards pour moi c’est l’ouverture sur l’âme et je ne retiens jamais les présentations.
La jeune fille est une stagiaire de Lille (faisant ses études à Paris)
Ils souhaitent voir comment j’opère à l’infirmerie de St Maur et ils me posent force questions. J’y réponds avec le plus d’exactitude possible. Exclamation du Monsieur : « mais vous ne faîtes que du médical !!! ? »
C’est avec sérieux, un doigt sur la bouche, presque dans un murmure que je leur confie : « Oui, mais faut pas que ça se sache… »
Eclats de rire des deux personnages principaux. Je ne comprends pas mais je souris, ils semblent prendre la chose du bon côté.
Oui ce stage en Algérie devait se faire dans le social, nous ne devions pas tomber dans le médical mais le centre social était à court d’idées ou plus exactement poursuivait son idée.
Et l’interview touche à sa fin.
La chaleur est vraiment torride.
La gorge sèche, je pense demander aux visiteurs si par cette chaleur, une boisson rafraîchissante ne leur siérait pas ?.
« Qu’ai-je à leur proposer ? » demandent-ils
Question intéressante. Nous jouissons d’un frigo où sont « remisés » des sodas et des bières, le mélange ça fait un panaché. Voilà ma proposition, elle est retenue et nous dégustons avec délice cette boisson.
Après avoir discuté ensemble de tout et de rien comme entre vieilles connaissances, ils prennent congé.
Je demande alors au directeur adjoint la fonction de ces personnes. :
« Mr Un tel, Directeur de l’action sanitaire et sociale et son adjointe… »
Justement ceux- là qui ne devaient pas savoir…
C’est bien ma chance.
Je ne sais si j’ai averti les copains du W E et de la branche sociale. Si les stages ne sont pas validés nous sommes bons pour refaire quatre mois de stage à Lille ou ailleurs. Je remise mon inquiétude.
Chaque week end, libérés de toute activité, après nous être retrouvés à l’auberge de jeunesse, pour nous rendre à une plage d’Oran,
les copains et moi, nous faisions du stop et peu importe qui nous emmenait, algérien ou européen, tout était bien. La conduite se terminait souvent par une discussion sur la politique actuelle du pays, pieds noirs ou algériens arabes voulant entendre nos impressions et nous communiquer les leurs.
L’idée ne nous venait pas que nous aurions pu tomber sur un fanatique, trop content de l’aubaine. Et que serait-il advenu de nous ?
C’est de cette façon que nous avons fait connaissance de « Mohamed », 35 ans environ, un fellouze appartenant à une willaya. Je crois qu’il ne nous a communiqué l’information que lors de notre dernière rencontre qui s’est passée dans un sous bois,
près d’une plage, nous allions déjeuner ensemble, nous avions chacun préparé ou acheté un mets, poulet rôti, les frites achetées sur place, quant à Mohamed il nous amenait un énorme paquet de bonbons.
Nous ne l’avons plus revu mais à travers nous il a pu se faire une idée de ce que la jeunesse de France pensait de l’algérien musulman.
J’ai toujours été intrépide, je n’avais peur de rien. Le couvre-feu était prononcé depuis longtemps, dès 20 h nous ne pouvions plus sortir. Un soir, l’envie me prend de respirer l’air hors du centre. Je m’aventure sur la route, l’air est encore chargé de trop de chaleur sucrée. Je savoure « ma liberté », je n’ai jamais pu être enchaînée.
Heureusement que j’ai l’oreille très sensible ; au loin, je perçois comme un martèlement de pas. Inutile de courir, le centre est trop loin. Un seul moyen de disparaître aux yeux de la patrouille chargée de tirer à vue sur toute personne à ces heures là, le fossé. Je m’y réfugie en me tassant.
Ouille la patrouille passe… Ouf… elle est passée.
Je ne demande pas mon reste, Je regagne le centre tout en implorant le ciel que la patrouille ne fasse pas marche arrière.
Le Directeur adjoint est là, se demandant ce que je suis devenue. J’ai droit à une eng… maison. Il avait raison.
.
Mais ce qui me revient de temps en temps, c’est l’incroyable voyage entre Oran et Alger, avec Brigitte de Lille ; deux jeunes filles EN STOP à cette époque
Nous avions droit en fin de stage à huit jours de congé. J’avais décidé d’aller chez mon frère, en garnison à Boufarik ; il s’y trouvait avec sa famille, sa femme et ses trois filles.
Il devait nous être remis un pécule pour ces deux mois de stage. Seulement nous ne l’avions pas encore reçu. En poche, il me restait juste treize francs.
Brigitte a accepté immédiatement l’idée du stop pour gagner Alger..
Nous avons eu une sacrée chance. ? Première voiture à la sortie d’Alger, le conducteur nous a déposées devant un poste militaire, a expliqué notre « désir » de parcours, ce sont les militaire eux-mêmes qui ont arrêté les voitures et nous ont confiées au conducteur qui allait dans notre direction.
Celui-ci s’est lui-même arrangé pour nous faire profiter d’une troisième voiture avec deux occupants charmants. Leur but se trouvait à 50 kms avant Alger. Le conducteur arrivé à destination, nous a priées de l’attendre un peu, puis il est revenu après avoir expliqué la situation à sa femme, et c’est de bon coeur qu’il a fait ce chemin supplémentaire qui nous faisait entrer à Alger.
.
Nous étions deux idiotes. Une telle entreprise, dans cette situation chaotique, tenait de l’inconscience la plus totale.
Brigittte n’a pas voulu m’accompagner à Boufarik, nous nous sommes quittées à Alger. Je ne sais plus comment j’ai gagné Boufarik
Ma famille m’attendait et j’ai pu faire connaissance avec mes nièces, très jeunes encore.
C’est déjà le départ
J’avais raconté confidentiellement à ma belle-sœur l’auto-stop, c’est mon frère qui est venu me reconduire en gare de Boufarik, a payé la place et c’est en train que j’ai regagné Alger mais deux jours trop tard. Je devais être à Alger avant le retour en France pour la visite de la base navale de Mers el kébir, je l’ai loupée
Je ne peux qu’essayer de m’en faire
une idée par cette photo.
Adieu l’Algérie.
J’ignorais alors que deux ans après, je serai de retour sur le sol Algérien, en professionnelle.
Et la validation de nos stages ?
Très amusés par ma spontanéité, le Directeur de l’action sanitaire et sociale, ainsi que son Adjointe, n’ont pas douté de notre bonne foi, ils ont plaidé pour nous et nos stages ont été validés.
CHARDON DE LILLE
[57] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES, suite
Posté par gaby le 14/11/2006 18:16:32 (34 lectures)
"LE BON PASTEUR"
Foyer d’accueil des jeunes mères célibataires, œuvre de religieuses
Très grande bâtisse. Beau jardin.
Le lieu du stage, la pouponnière. Les jeunes mamans et celles qui n’ont pas encore accouché, sont logés dans la partie foyer. Je peux y circuler également avec des raisons très précises.
Elles assument les soins de leur bébé sous la surveillance d’une religieuse et je crois qu’il y avait au moins une puéricultrice.
Tout est bien agencé, ordonné
Cependant.
Déjà, je n'aurais pas aimé être fille mère mais encore moins vivre dans cette ambiance.
Je crois n’avoir rencontré que deux religieuses, la première était à sa place, je l’ai toujours entendu parler simplement à ces jeunes mères, la seconde, j’aurais aimé la flanquer dehors, le pied au derrière.
Je dois un matin accompagner une jeune maman en consultation externe, en ville. Elle s’est faîte belle. Elle est d’ailleurs mignonne naturellement. Et j’entends la religieuse l’apostropher durement avec ironie : « C’est le manteau de Thérèse que vous portez »
Je fais alors remarquer avec sérieux, que nous allons être en retard.
Mon regard lui a-t-il permis de s’en tenir là ?
Je me suis dirigée vers la porte de sortie, tenant la jeune par le bras, c’était une tête chaude, d’accord, mais une telle remarque de la part de la religieuse qui cherchait à humilier cette ado- mère, je ne pouvais l’accepter. Elle nous a laissées tranquilles.
Je n’ai pas l’impression d’avoir servi à grand-chose pendant ce stage. Nous n’avions pas à nous occuper des bébés et nous n’avions aucun moment de dialogue possible avec les jeunes mères. C’est comme si nous étions toujours sous surveillance. Nous n’avions aucune tâche précise.
Les cas de ces jeunes personnes étaient tous pathétiques. Etalage particulier de la France d’en bas. Mais ne croyez pas que cette situation ne se retrouve que dans cette classe sociale.Chez les vernis, le cas est traité autrement, sous le boisseau, mais tout aussi fréquent.
Celle dont la situation m'a le plus interpellée dans cet établissement, était une enfant de onze ans, le bébé était de son père. Elle semblait perdue dans un nuage, éteinte et je n’ai eu nulle occasion d’être proche d’elle.
Peut-être que l’aide d’un psychologue était requis dans cette maison maternelle ?
Pour cette enfant, il aurait fallu un « suivi psychologique » important, comme on en parle si souvent maintenant. Curieusement le psychiatre n’est plus de circonstance. « Il faut être fou pour être psychiatre à notre époque » me disait un ami psy. Cependant, j’entends Laurence me parler de sa psychologue qui est en fait psychiatre mais il faut adopter le langage d’époque. Ils sont nombreux ceux qui rencontrent « le psychologue… ». Ils ignorent donc que le psychologue, aussi valable soit-il, doit respecter certaines limites et ne peut débrouiller les problèmes personnels dont ils m’entretiennent. Je parle en connaissance de cause. Mais en fait, c’est toujours un psychiatre qu’ils rencontrent
L’inconscient ne se laisse pas interpeller d’un coup de cuiller à pot.
J’avais entendu dire auparavant que la procréation entre père et fille était impossible !!! Qui m’avait tenu un tel discours ? Et pourquoi ? Quand on n’est pas certain de l’info, on se tait. Le problème avec moi, c’est que, comme je n’aurais pas cherché à tricher dans mes propos, je croyais ceux ou celles qui parlaient d’autorité et je continue toujours à faire confiance, jusqu’au jour ou je découvre la vérité, alors là j’explose et la confiance envers l’époustoufleur se liquéfie.
Je crois que certaines jeunes mamans avaient une activité externe, un travail. Je ne me rappelle pas si les relations avec leur famille étaient planifiée, je n’ai guère rencontré de parents devenus un peu trop vite grands parents. J’espère qu’il y avait d’autres centres d’intérêt proposés aux jeunes filles pour leur permettre de vivre un peu plus la réalité de la vie, ne pas la limiter dans les soins aux bébés.
La bâtisse était grande mais j’y étouffais.
Je ne sais ou on en est mainteanant dans ces lieux d’accueil de jeunes filles mères.
Je ne sais si c’est encore la jeune fille qui est considérée par tous comme responsable et rejetée par la famille et la société
La personne qui l’a mise enceinte est forcément de sexe masculin quel que soit son âge.
Maintenant, les viols ou abus sexuels sur mineure et plus encore les incestes, sont sévèrement punis et s’il en fleurit partout, s’il est mis à découvert tant de faits de pédophilie, ça ne veut pas dire que ça n’existait pas autrefois, c’était seulement « Bien caché et presque naturel. Pourquoi en faire un monde !!! » Les femmes plus ou moins jeunes devaient souffrir en silence, bien souvent leur devenir psychique était très perturbé
Ces gestes déplacés, qui se renouvellent sans cesse de la part d’un père envers sa jeune fille, devraient attirer l’attention de la mère, cependant celle-ci déclare quand il est trop tard, qu’elle n’était pas au courant alors que cela se passait sous ses yeux.
Oui mais les logements de ces familles, la France d’en bas, sont en papier mâché et l’exigüité n’offre guère le moyen de s’isoler.
Et bien, n’en déplaise à la masse, j’ai observé plusieurs situations, les mères disaient vrai en affirmant ne pas être au courant, l’évènement est tellement énorme qu’il occulte la vue.
C’est aussi à partir de ces situations, que j’ai compris que la mère peut être femme avant que d’être mère, que « lui prendre son mec » est pire que tout. L’ado n’est plus sa fille, elle est devenue sa rivale il faut la faire disparaître. C’est alors le placement en foyer.
Christine avait 14 ans, était l’aînée de 5 frères et sœurs, le père abusait d’elle mais n’était pas parvenu à l’acte complet. Quand j’ai eu à suivre la famille l’ado étant placée, la mère a d’abord tenu à son encontre des propos venimeux. Puis au fil des entretiens en présence de toute la famille (et tous les gosses y assistaient très sérieusement avec les deux parents,) la mère a pu rendre sa place à sa fille, en partie. Alors celle-ci est revenue passer une journée de temps en temps chez elle.
Elle écrivait aussi beaucoup à sa mère, elle ne parlait jamais de son père, et, si sur l’insistance de sa mère elle a pu annoncer en introduction : « chers parents » elle n’usait que du tutoiement et ne s’adressait qu’à sa mère à travers toute la lettre. Celle-ci ne comprenait pas : « C’est son père quand même ! »
Une psy a reçu cette enfant en consultation DHM. La psy après l’entretien seule avec Christine, sans chercher à savoir ce que je connaissais de la situation, m’a déclaré que cette jeune fille ne souffrait nullement de ce qui s’était passé… !!!. J’ai préféré me taire et d’ailleurs elle ne me demandait rien.
C’est cette psy qui n’était pas au point. Dans une autre situation, au lieu de me fournir les renseignements nécessaires sur une de ses jeunes patientes où de très jeunes enfants étaient en danger, elle s’écriera brusquement : « Vous comprenez, j’ai vu mourir ma fille brûlée vive… » Oui je pouvais comprendre cette situation horrible mais pas dans ce contexte professionnel, et ça tombait comme un cheveu sur la soupe, elle aurait dû se faire soigner la psy.
Heureusement que la kyrielle de psy fréquentée dans le cadre de mon activité étaient de vrais psy peu bavards mais qui portaient et par là même m’aidaient beaucoup.
Ces ados soumises à l’inceste n’ont pratiquement pas d’autres solutions que de devenir perverses ou névrosées ou les deux. J’ai pu constater les résultats à longue portée chez une jeune femme ayant eu ado, un petit David de son père. Les dégâts se sont reportés chez tous les autres enfants qu’elle a eu par la suite, elle était beaucoup trop atteinte psychologiquement pour être « mère » et son passage à la maison maternelle de Mons l’a davantage enfoncée.
Ces jeunes personnes souffrent tout au long de leur vie de l’abus paternel.
CHARDON de LILLE
[50] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES, suite
MEDICAL : J'AI FAIT MES CLASSES, suite
Posté par gaby le 17/9/2006 16:41:01 (48 lectures)
St Philibert et Ste Catherine
Eglise sainte Catherine
en 1900
Je suis maintenant en stage à St Philibert, rue de la Bassée Lille, en tuberculose avec le Dr Cler,(orthographe incertaine) qui nous dispense les cours sur sa spécialité. Un grand prof, une grande dame, une présence. Toute simple, discrète, efficace.
Je garde de ce stage une très bonne impression sans souvenirs précis. Je ne prodigue pas les soins aux patients, j’assiste à certaines consultations, je fais des visites à domicile et aussi je dois faire respecter la fameuse loi «Granger » qui sépare systématiquement le nouveau né de sa mère atteinte. Que de dégâts psychologiques en découleront.
J’ai vécu le drame avec des amis, à qui deux nouveaux-nés seront enlevés, placés en structure d’accueil pendant le séjour en sana de leur mère. J’assisterai à l’impuissance de la mère devant l’attitude de l’un de ses enfants quand on les lui rendra après 4 et 3 ans de placement, enfant sauvage, ne voulant s’alimenter qu’à même le sol, s’arrachant les cheveux et dans les années qui suivront, à l’âge ado et jeune adulte, je verrai l’impossibilité de communication entre la mère et ce jeune, comme si un mur continuait à les séparer, et malgré toute leur bonne volonté.
Dernièrement encore et depuis toujours cette maman, devenue grand-mère, me répètera les étapes de ce drame, la difficulté pour cet enfant de s’insérer dans le milieu familial, je calmerai de mon mieux son sentiment de culpabilité. Par contre le deuxième placé chez une tante, s’en sortira très bien.
Que de bêtises graves ne commet-on au nom de la science…
Je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’il adviendra des enfants éprouvettes, des enfants nés de mère porteuse, de ceux qui sont procréés pour sauver un aîné atteint d’une grave maladie, « enfants médecine », quelle sera leur place ? Enfin ces enfants nés de mère âgées, 60 ans et plus parfois Quel crime ! Quel égoïsme !!!
Je ne parle pas des clones. Ils existeront un jour, il y en a peut-être déjà…
Le monde est fou.
J’accomplirai aussi des visites PMI, loi de 45. Puis, le temps de stage fini j’irai planter mes choux ailleurs.
Je garde un très bon souvenir de ce stage.
Je me retrouve à Lambersart, Centre médico-social, avec Mademoiselle Liager directrice, grande et forte femme, une très belle chevelure coiffée en chignon. Elle avait le verbe sonore et impératif faisant peur à son environnement, aux stagiaires..
Nous avons eu une relation presque amicale, qu’elle n’aurait avouée à personne. Elle sentait bien que je n’avais nullement peur d’elle.
Elle m’emmenait en visite dans les familles, je la suivais comme un petit chien ; elle râlait chaque fois qu’installée dans sa voiture, je claquais la portière. Elle râlait même quand je l’ouvrais pour sortir. J’ai très vite trouvé la solution, c’est elle qui m’ouvrait la portière et la fermait chaque fois qu’il me fallait l’accompagner, j’attendais qu’en bon chauffeur sans gants blancs ni casquette, elle fît elle-même ces gestes.
J’ai eu le droit d’être initiée à la « gestion d’un centre social » par la secrétaire qui était charmante, très performante et sur laquelle Melle Liager pouvait se reposer, leur relation était simple et normale.
En fait, elle était bourrée de complexes, était certainement très sensible mais avait reçu la Bonne éducation des bourges « Ne rien manifester », ne pas montrer sa timidité, oui, oui, timidité.
J’étais charmante avec elle sans lui permettre de me marcher sur les pieds. Je crois qu’elle a beaucoup aimé que je lui tienne tête avec simplicité et j’ai bien travaillé.
J’arrivais à lui trouver les familles que personne ne joignaient, les adresses étaient incorrectes, il fallait du flair, de la persévérance, un peu d’audace et savoir interroger alentour discrètement. C’était aussi la PMI, loi de 45. Visite obligatoire à chaque famille après la naissance du bébé pour connaître ses conditions de vie, avoir assez de tact pour ne pas déranger les mères et ne pas les obliger à réveiller les bébés sous prétexte que…
Je faisais tout à vélo par tous les temps à travers Lomme et Lambersart, j’en ai fait des kilomètres.
Il y a quand même un point sur lequel j’aurais aimé discuter avec elle et cependant je me suis tue. Une petite trisomique était née dans une famille, les parents plus tout à fait jeunes, cherchaient à ne pas croire aux signes patents de cette anomalie, et elle les confortait dans leur aveuglement.
C’est vrai qu’il est difficile d’annoncer une telle nouvelle mais je me disais que c’était notre devoir. Tout est dans la façon de dire les choses et de porter avec la famille.
J’ai bien aimé ce stage et Melle Liager.
Terrasse Sainte Catherine, un dispensaire médical a ouvert ses portes il y a pas mal de temps.
Des sœurs de charité, encore en habits avec leur coiffe aérienne, y tiennent permanence et pratiquent les soins à domicile.
J’assiste aux permanences, j’apprends beaucoup sur diverses pathologies qui nécessitent ce suivi.
C’est là que je rencontrerai celui que je surnommais en mon for intérieur « hareng saur ».
Il en avait l’odeur, il n’avait guère les moyens d’y remédier. C’était un S D F..
Il s’était endormi près d’une voie ferrée, et s’était réveillé le pied heurté par un de ces wagonnets servant aux travaux de réfection, il avait une belle entaille et le bain de pieds était nécessaire pas seulement par mesure d’hygiène mais pour y voir clair. Ses ongles étaient portés très longs et de couleur peu reluisante. Dans un très pur français, il nous racontait ses mésaventures avec un humour dont il n’avait pas conscience vraiment. Alors il était facile de lui pardonner son odeur.
Une religieuse m’emmenait aux soins à domicile. J’ai alors rencontré la misère sordide et d’autres clients plus fortunés.
A la sortie d’un soin pratiqué sur une dame d’un certain âge, qui demeurait dans un intérieur très confortable, la sœur, qui m’avait demandé avant l’entrée de prendre note des produits qu’elle allait injecter à la patiente, m’interroge sur le problème médical de la dame.
: « Les produits utilisés pourraient faire penser à une cirrhose mais cette dame n’a rien d’une alcoolique.
- Détrompez-vous, n’avez-vous pas remarqué le magasin de spiritueux attenant à sa demeure.
C’est leur commerce et, quand quotidiennement sans exagération cependant, l’apéritif et le pousse-café sont absorbés, que le terrain est assez fragile, c’est la cirrhose »
Je me suis souvenue alors. En remontant presque 20 ans en arrière, j’entends une voix :
« Des aiguilles à coudre et à repriser, des belles épingles de sûreté à 20 sous mesdames » Je revois cette dame rencontrée assez régulièrement près du mongy, place du théâtre le midi en sortant de l’école et qui claironnait cette rengaine toujours la même. J’apprendrai au cours des études que c’était une alcoolique invétérée, sa mort était attendue par la Faculté pour étudier les méfaits de l’alcool.
Lorsque les soins étaient terminés, la journée s’achevait par le nettoyage des innombrables seringues et aiguilles qui terminaient leur désinfection par le passage au poupinelle
C’était un travail délicat et sérieux.
Et je casse une seringue, je préviens la sœur principale, de sa voix douce et chantante, et alors je l’imaginais à la chapelle chantant les psaumes, elle me répond que ce n’est pas grave, il me faudra simplement remplacer la seringue…
Quoi !!! Pas question, je passais un temps énorme à ce nettoyage avec attention, j’aurais pu lui taire l’incident, camoufler la seringue, je ne suis pas en mesure de payer cette seringue. J’exprime tout cela.
L’incident est clos.
Cependant quand j’aurai peu de temps la compagnie de deux stagiaires de l’école de la Croix Rouge, Chantal Pruvost (le château familial n’existe plus sur le grand boulevard) et son amie, quand par mégarde une seringue sera cassée, bien ennuyées elles m’en informeront immédiatement. Je leur dirai et pourquoi, qu\'il est préférable de taire ce pépin.
Elles étaient toutes les deux plus jeunes que moi « vocation tardive ». Elles étaient charmantes et drôles, de très bonne volonté. Elles auront un devoir à remettre à leur école. J’avais de bonnes notes en écrit médecine. Ravies, elles copieront mon travail. Je me souviens qu’il y avait une méthode de soin : le mykulicz, pratiquée pour l’évacuation du pus de certaines plaies.
Dans ce dispensaire je peux dire que mon état de stagiaire était pris au sérieux et rien dans les soins administrés aux « clients » n’était laissé au hasard.
Il y manquait seulement un peu d’animation pour une stagiaire parce que, par honnêteté, les sœurs ne prenaient qu’une ou deux stagiaires en formation. Elles n’étaient que deux à assumer le travail du dispensaire. A cette époque.
Le décor extérieur était très agréable, l’église sainte Catherine nous couvrait de son aile, la rue Royale était proche, et la rue Esquermoise nous menait à la Place.
CHARDON de LILLE
[49] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES, suite
Médical : J'AI FAIT MES CLASSES, suite
Posté par gaby le 14/9/2006 10:22:33 (42 lectures)
C'est pas drôle
A la maternité Sébasto
Je suis en stage à la maternité place sébastopol. J’ai oublié son nom mais pas les bonnes sœurs.
Ah, le voilà: « La Sainte Famille »
Dès le premier jour, il m’est interdit d’entrer dans la nursery quand on y donne les soins aux bébés.
« Le microbe il est entré par le trou » m’explique sœur Joseph. Une épidémie de maux intestinaux s’est déclarée chez tous les nouveaux nés sortant de cette maternité.
Ce qui m’est permis pendant ce stage : rester debout dans le vestibule sans avoir le droit de lire ou d’étudier, la nursery vidée, rouler des bandes, découper des carrés de tulle pour couvrir les tétons des mamans après la tétée, obéir à la sœur Angéline qui est borgne. Est-ce ce qui la rendue méchante ?
Quatre heures dans cette atmosphère… !!! c’est débilitant et tellement fatigant.
Aussi quand à midi moins le quart, cette bonne femme, je n’ai pas envie de dire bonne sœur, m’ordonne de distribuer les biberons aux mamans dans les chambres, si j’obtempère le premier jour, refus total le deuxième.
Furieuse la bonne femme de sa voix persiflante : » Vous n’avez pas de cœur, les enfants ont faim ».
Elle devait simplement aller aux prières.
« J’chui sûre » que Dieu l’aurait volontiers dispensée de cette « corvée » tellement plus facile que les biberons à distribuer, pour satisfaire les bébés
« J’arrive à 8h ma sœur, je m’ennuie à mourir à attendre le vrai boulot de stagiaire, mon heure de sortie c’est midi »
Ah !!! cette sœur « Angéline ». Elle a pas apprécié.
Sœur Joseph essaye toute une matinée de m’entrer dans la tête que la robe du christ tissée par sa mère était rouge, « Non ma sœur, elle était blanche »
C’est très simplement qu’après avoir essayé de me faire faire un peu de ménage mais je ne suis pas venue pour ça, elle me demande gentiment, (elle était très naturelle, sans aucune perversité) :
« Vous savez repasser ?
- Oui ma sœur, très bien
- Alors, je..
- Non ma sœur, je ne suis pas venue pour ça »
Un peu plus tard :
« Vous savez tricoter ?
- j’adore cela ma sœur.
- Ben vous voyez ce tri..
- Non ma sœur, je ne suis pas venue pour ça »
J’avais roulé des bandes velpo, découpé des carrés de gaze pendant 20 minutes et déclaré :
« ca y est, j’ai fait mon quota »
Il eut été de rigueur que je fisse du ménage, comme cela était demandé à d’autres stagiaires. Non, je n’étais pas venue pour cela.
Je n’aurai jamais le droit de toucher un bébé. Mais je ferai la toilette intime des femmes le matin avec une coéquipière.
J’appelais cela « l’arrosage public ».
Nous arrivions dans une salle commune avec le chariot, les femmes se préparaient, elles repoussaient draps et couvertures, pliaient les jambes en les écartant, chemises retroussées, ce qui laissait apparaître les « nénettes » ; armée d’un petit broc, je versais de l’eau « daquinée » sur leur zigounette et la copine essuyait de bas en haut très important, avec un coton tenu en laisse par une pince. Pas de chichis, tout le monde y passait. La copine et moi faisions cela simplement, gentiment ; j’avais toujours envie de dire à ces mères que cette façon d’être traité manquait d’humanité, je me suis contentée de les respecter.
Puis distribution des petits carrés de gaze passés au poupinel, que les mères doivent se mettre sur les seins.
Une dame de 45 ans vient de mettre au monde son premier bébé, mort né. La maman n’est pas encore avertie. Elle souffre d’une phlébite, le danger de thrombose n’est pas écarté malgré les soins. Sœur Joseph décide de faire le lit de cette maman. J’ai beau lui rappeler que ce genre de malade ne doit absolument pas être remué. Têtue la sœur Joseph et nous faisons le lit «façon chirurgicale » Nous roulons de côté la patiente en déroulant le drap sous elle..
Nous n’avons pas encore fini que la maman démarre un état de malaise important, elle suffoque, la respiration est rapide, le visage congestionné, elle souffre beaucoup.
Sœur Joseph est effrayée, moi aussi, elle n’appelle personne cependant, je crois d’ailleurs qu’il n’y a aucun médecin à cette heure…
Enfin, la maman s’en sort.
Pourquoi n’entend-on pas une stagiaire quand elle parle vrai… ?
Elle était brave sœur Joseph, courageuse, peu instruite mais elle savait y faire et je crois qu’elle n’avait pas autant de prières que la sœur Angéline, peut-être parce qu’elle était plus disponible. Je ne lui en voulais nullement de son attitude envers moi.
Le Docteur Camus, (il a épousé Claire, une copine du secondaire), qui s’amusait beaucoup de mes réparties quand il venait en visite à la maison, passe un jour à la maternité. C’était le temps où les médecins de famille venaient rendre visite aux clients hospitalisés, aux mamans après l’accouchement. Ce Docteur était épatant dans les soins pratiqués aux enfants, il faisait encore les accouchements à domicile, une de mes sœurs en a bénéficié pour les deux premiers.
Je suis dans le vestibule avec soeur Joseph à qui je viens encore de dire « NON ». Le Dr riant de me voir là, et peut-être a-t-il entendu nos propos, interpelle gentiment sœur Joseph :
« Alors ma sœur, elle vous en fait voir ?
- A qui vous le dites » répond la sœur, dépassée.
Tout les propositions allaient à l’encontre du rôle de stagiaire qui devait apprendre son métier.
Deux médecins se partageaient ce service, le jeune Klein, fils de notre ancien médecin de famille, alors disparu et le Dr Delerue, notre prof d’obstétrique, truculent dans son humour.
Je n’aurai jamais le droit de toucher un bébé. J’avais servie de baby sitter à tous mes neveux à leur naissance ; à Edéa, le Dr Peters m’avait appris à langer sans utiliser l’épingle de nourrice, son fils François, je savais depuis longtemps langer, nourrir, laver un bébé. J’étais vraiment une habituée.
Naturellement, il n’était nullement question de participer « au tour » avec l’équipe médicale.
Comme il m’arrivait de m’ennuyer ferme, alors je m’amusais. La clinique comportait des étages et des entresols ; ceux-ci, avant d’accéder à l’escalier étaient garnis d’une rampe. Pour parfaire ma gym, dans ces vestibules je faisais des pirouettes sur ces rampes.
Horreur… Parce que je m’exécutais sans tenir compte du passage du personnel. Il m’ignorait, moi itou.
Un jour que je croisais le Dr Klein, je lui lance :
- C’est votre père qui m’a mise au monde
- Il a dû vous prendre aux forceps, il vous en est resté quelque chose.
- Bravo Dr, un point pour vous. Mais j’étais déjà là quand votre père est arrivé. Je suis sortie sans l’aide de personne, indépendante comme d’habitude. »
Le Prof Delerue décide de m’emmener avec deux, trois copines, à Roubaix, il doit pratiquer une césarienne. Wouah.
Ouais… Je n’ai fait que sortir, je n’ai vu que la contrariété de l’anesthésiste devant la maladresse de celle qui devait s’occuper du bébé déjà bleu, pour lequel elle essayait de mettre en marche la machine à ranimer les bébés (et j’essayais de respirer pour lui). Je revois l’anesthésiste empoigner le bébé par le pied, l’installer sur une table, lui disposer une gaze sur la bouche et pratiquer le bouche à bouche. Très vite, le bébé a lancé son premier cri, en même temps que tout ce qui obstruait les voies respiratoires sortait par le nez.
C'est beau le progrès...
De nouveau dans le vestibule, une religieuse m’a apporté un bol de potage et… n’a pas voulu que je réintègre la salle d’op. J’étais verte.
Cependant, je suis sûre que si j’avais été la seule à pouvoir aider une mère à mettre au monde son bébé, je l’aurais fait.
Ce stage, dans cette maternité Sébasto m’a apporté un titre. Celui d’élève « fainéante » écrit en ce terme.
Heureusement ce stage prend fin.
Melle Philbée a voulu savoir pourquoi les appréciations de stage étaient tellement différentes d’un stage à l’autre Elle les a tous alignés sous mes yeux. Sur certains on pouvait lire : « élève douée, courageuse, pleine de finesse, sait prendre des initiatives heureuses, ne perd pas son temps, très vive, accepte toutes taches, sujet d’avenir (même) etc... » et les autres : « élève fainéante, indisciplinée, fantaisiste, etc »
Je l’ai informée que ce n’était pas ma personnalité qui se détachait de ces appréciations mais celles des monitrices de stage et partant de là, de la valeur du stage.
Je n’ai pas été mécontente de quitter « La Sainte famille »
CHARDON de LILLE
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[47] ¤ J'AI FAIT "MES CLASSES" suite
J'AI FAIT "MES CLASSES" suite
Posté par gaby le 3/9/2006 10:33:19 (40 lectures)
2ème épisode
LA CHARITE, Salle St Honoré
Médecine hommes, une vingtaine de lits, je crois. Hommes de tous âges. Pas de toutes conditions, ici c’est la France d’en bas. La cage n’est pas assez dorée pour les nantis.
Je ne sais plus qui était le médecin chef. Prof naturellement. La Hiérarchie quoi. Je sais qu’il aimait marcher les mains derrière le dos et comme il avait un certain bedon, sa silhouette était assez amusante quand il déambulait, la calotte sur la tête, les lunettes sur le bout du nez. Il était assez complaisant.
Je revois bien la religieuse pleine de réserve et d’attention qui assure la bonne marche de ce service. Je l’ai admirée.
Très vigilante, exigeante avec tous. Le prof Giard cardio et l’interne Croccel, ne sont pas les derniers à se faire tirer l’oreille, en sourdine bien sûr.
Chaque mardi, l’équipe cardio procède à un cathétérisme cardiaque C’est une des avancées de la médecine. Les patients sont rarement dupes de leur condition de cobaye. Ça se déroule tout au long de la matinée sous les rayons, ce qui permet aux médecins de suivre le cathéter le long de la veine saphène, jusqu’au cœur et dans tous ses recoins.
Comme je suis la seule stagiaire à suivre le stage pendant 2 mois, je suis chaque semaine préposée à la séance. Ma mission, tenir la seringue remplie de sérum et reliée au cathéter et, à la demande du prof, introduire un peu de sérum de temps en temps.
Comme protection un tablier de plomb qu’il m’a fallu disputer un jour avec un interne ? externe ? (Je sais seulement que c’était un beau garçon, qu’il s’est installé généraliste à la Madeleine les études terminées) Puisqu’il insistait, je n’étais qu’une stagiaire, les apprentis médecins s’imaginent avoir barre sur les petites stagiaires (peut-être mais il n’aurait pas fallu que ce soit moi), je lui ai lâché le tablier en lui disant qu’il assurerait ma prestation, je me retirais. A.l.o.r.s. il m’a rendu le tablier. Que lui aurait dit le prof ?
Je sais que la science a besoin de sujets expérimentaux d’accord, avec limites cependant.
Nous avons dans le service, un jeune batelier, atteint gravement de la maladie de Raynaud. Il s’est endetté pour l’achat d’une péniche. Tout a péri dans un incendie ruinant le batelier.
Après une semaine de vacances, je ne retrouve plus ce gentil batelier. J’interroge les copines : il est décédé après un cathétérisme cardiaque... !!!
J’entends la voix de notre prof de médecine le Dr Foiret , (nous étions en 58): « Ne jamais toucher à des vaisseaux malades. Risque de thrombose » Si j’avais été présente, je suis sûre que j’aurais demandé à parler au Prof Giard avant de laisser effectuer cette opération. Il y a à l’époque, une survie de 5 ans pour la maladie de Raynaud. Ce malade laisse une jeune veuve et deux enfants en bas âge… dans une situation… !!
C’est à l’interne que je m’adresse : « Pourquoi le cathétérisme cardiaque chez ce jeune batelier ?
- Il s’agissait de faire le point
- Vous ignorez donc qu’il ne faut pas toucher à des vaisseaux malades ? »
L’interne en est resté coi… L’équipe médicale m’a regardée d’un autre œil.
Sous les rayons toute une matinée…A la sortie d’un cathétérisme, dans l’espace des infirmières j’ai brusquement une forte hémorragie nasale. C’est la copine stagiaire qui à mon insu, préviendra la religieuse. Aussi, il sera interdit à Mrs Giard, Croccel et leur équipe de laisser les rayons ouverts toute la matinée. Imprudents pour eux-mêmes et les autres.
J’ai fait connaissance d’un futur chir. Le jeune Bizard. Il assiste à une séance de cathétérisme, il lui a été demandé très gentiment par la hiérarchie, avec un certain humour, et alors je sais qu’il doit être le fils d’un ponte, de suturer la petite ouverture au bras, qui a permis d’introduire le cathéter. Nous sommes restés à deux, il avait faim, la religieuse ne manque jamais de me glisser dans la poche ces matins là, un paquet de petits « lu ». Au cours de l’opération, dans le noir, je me suis permis d’en croquer un morceau. Alors la voix de Croccel, près de moi :
« Mademoiselle, vous mangez un petit beurre.
– Oui Monsieur, j’ai faim »
Pas d’autre commentaire. Mais lorsque le jeune Bizard est chargé se suturer l’ouverture, seule avec lui je partage mon butin, il ne dit pas non
L’équipe médicale est très soudée et les patients bien pris en compte mais il reste évident que les infirmières sont les plus proches des malades et pratiquent tous les soins sous l’œil vigilant et sévère de la religieuse
Il me sera raconté qu’un matin, l’équipe cardio, toujours en recherche, laissera revenir en salle, un patient devenu fluo !!! Je ne l’ai pas constaté moi-même.
Curieusement l’hiver, le service s’étoffe davantage, les « pauvres de l’hiver » A l’entrée, il y a bien quelques petites réparations à faire mais tous aimeraient prolonger le séjour, le lit d’un hôpital et « la bouffe » étant bien meilleurs que ceux de la rue.
Ils présentent souvent une fièvre récurrente. Les signes ne sont évidents que sur le thermomètre Aussi, au moment de la prise de température, il nous est demandé de veiller tant soit peu au bon usage du thermomètre. Et s’il le faut, la religieuse intervient, rien ne lui échappe. Sa présence suffit pour faire disparaître la température.
A vélo, les 6 ou 7 kms qui me séparent de la Charité, par tous les temps pour y arriver à 8h, c’est pas de la tarte. La religieuse accepte que je fasse mon entrée à 8h 30, je resterai jusque midi. La sœur est ravie, elle peut aller aux prières. Je range la salle, vérifie tout, j’aide parfois les patients qui n’ont pas fini leur repas
Alors la soeur m’adresse une requête : « Pourriez-vous venir le dimanche matin, surveiller la salle St Honoré ? Les soins sont réduits sauf urgence et il y a toujours un interne de garde l’étage en dessous. »
J’accepte, j’en suis ravie.
Elle sait que je ne jouerai pas à l’apprenti sorcier.
Je suis quand même occupée toute la matinée et l’interne me rejoint de temps en temps. C’est Philippe Choteau, charmant. Comme il me reproche de ne pas « porter le voile », je lui rétorque que mes cheveux ne sont pas plus longs que les siens.
Je l’ai revu quelques années plus tard en consultation chez Ernst, psy à St Antoine, naturellement, il ne me connaissait plus, d’autant plus que je venais dire « Non » à son patron pour une transaction pas claire d’un gamin, dans un institut spécialisé.
Je ne sais combien de temps a duré ce remplacement, je crois qu’il est allé au-delà du temps du stage. Je pars de la maison à 7h30 tous les dimanches, nous venons d’hériter d’une « dauphine », j’ai le permis depuis quelques années.
Un dimanche alors que j’aborde la grand’place de Lille, je ne peux plus passer les vitesses, ni rétrograder, (C’était l’époque ou parfois il fallait actionner la manivelle pour mettre la voiture en route) aussi, c’est à une allure folle que je continue le parcours, si je freine, ça peut caler et me laisser en panne, je serai en retard. Très drôle d’enfiler la ville à cette allure. Heureusement la circulation est nulle le dimanche à cette heure et à cette époque. J’ai brûlé quelques feux rouges sans ennui, il est évident que j’aurais freiné si cela s’était avéré nécessaire.
Parce qu'elle avait appris mon séjour au Cameroun et mon désir de repartir dans ces pays la religieuse m’apprendra même à faire des intraveineuses, technique de soins réservée aux infirmières. Elle me prie un jour de prodiguer des soins, frictions à l’alcool aux talons et mollets d’un jeune d’une trentaine, beau garçon, distingué, très calme, la bible à portée de main.
Ensuite, elle m’apprendra que c’est un prêtre qui a brusquement perdu l’usage de la marche, que les recherches cliniques ne montrent rien d’anormal.
Je ne suis pas encore informée des tours que l’inconscient peut réaliser.
Pas non plus du mépris que beaucoup et aussi une majorité de médecins manifestent à ce genre de problèmes.
La sœur m’a confiée cette tache sans me dire l’état de prêtre du patient, pour ne pas me troubler. Elle a eu raison. Les prêtres pour moi, c’est encore du sacré.
Mais aussi.
Chaque matin, à mon arrivée, j’ai à faire la toilette d’un néo en phase terminale, les petites copines me le laissent toujours. Il s’est toujours
« lâché » dans le lit, il y en a partout, ce n’est pas une toilette agréable mais à faire avec délicatesse, il est très malade.
Chaque matin après ou au cours de cette toilette, je rejoins le vestibule, flanqué tout au long du mur d’un lavabo émaillé avec force robinets, j’y déverse le trop plein de mon estomac, ça va mieux ensuite.
Un matin à mon arrivée, alors que je me dirige vers lui, la sœur me dit gentiment que la toilette a été faîte. C’est Micheline, une copine qui a été longtemps fille de salle avant de pouvoir entreprendre les études d’infirmière, qui a averti la religieuse et c’est celle-ci qui dorénavant fera cette toilette.
Après avoir bien souffert avec la toilette du cancéreux, je suis bien attristée de son départ vers d’autres horizons.
A onze heures, avant de distribuer les repas, nous avons droit à un bol de soupe, ça fait du bien.
Il faut ensuite aider et encourager certains malades à s’alimenter. Je ne réalise pas encore à ce moment là que c’est ce qui attend beaucoup de vieux, dépassés par leur état.
Leur condition s’est aggravée avec la disparition des religieuses dans ces services hospitaliers. Elles étaient intransigeantes certes mais leur service était impeccable. Elles ont disparu et avec elle, une certaine rigueur dans l’administration des soins, un certain respect du client, du patient.
Pour avoir fait moi-même deux séjours dans la même clinique, dans des services différents, au cours depuis 99, je peux dire que cette bonne tenue du service peut dépendre du chef de service mais aussi de la responsable de l’équipe soignante. J’ai été « mal-traitée » dans le service de gastro par toute la gamme des infirmières, la responsable en tête, parce que spasmophile, seul le gastro était impeccable mais trop bon avec toutes ces femmes ; dans le second service, tous les soignants ont été à la hauteur, extra. La responsable du service ophtalmo était une vraie « dame ». Dommage que l’ophtalmo ait été si prétentieux.
A St Honoré, le calme était de rigueur et les malades pouvaient se reposer toute la journée. En clinique et à la cité, quel vacarme le jour, et aussi bien de la part de certaines équipes médicales.
A la Charité, une future infirmière s’acharnera pour faire une intraveineuse sur un patient dont les veines sont récalcitrantes, je ne sais qui a prévenu la religieuse, c’est elle qui fera l’acte sous les yeux de l’infirmière… qui se fera réprimander en privé.
Je ferai beaucoup d’intra musculaires ; un patient, cancéreux à un stade avancé, m’attendra tous les jours pour cela. Par contre, un autre que j’ai sans doute fait souffrir lors d’un même acte, n’acceptera plus jamais que je l’approche. C’est ainsi. L’important c’est de savoir l’accepter.
Il y aura aussi les pansements « Escarres », horribles la plupart du temps.
Je ne serai jamais là quand un patient décèdera, mais plusieurs disparaîtront lors de ce stage, pas seulement les cancéreux en terminale et les vieux usés par le temp. C’est la vie. Je ne sais ce que j’aurais ressenti devant la mort sous mes yeux
Je me souviens de l’odeur du grésil parfois, bien plus souvent de celle du savon noir, les planchers garnissant les salles étaient frottés à la brosse de chiendent, à la main Parlait-on des maladies nosocomiales ?
C’est à la Charité que je passerai l’examen médical qui me permettra d’entrer en seconde année.
Tirage au sort dans une corbeille de petits papiers : acte à réaliser « injection intra musculaire », sous l’oeil de deux bonnes sœurs de Dijon. Autant je suis décidée et performante dans la vie de tous les jours, autant je suis paralysée un jour d’examen.
Je dois d’abord préparer le plateau selon les règles, je l’ai fait tellement régulièrement que ça devrait couler de source. Et non, je suis paniquée. Alors je lève les yeux et je croise le regard de la sœur, elle saisit le trouble ; il me suffira d’observer fidèlement toutes les mimiques de son visage, à son froncement de sourcil, je saurai que je ne dois pas poser ceci avant cela et de quelle façon mettre les choses. ..
Je m’avance comme dans un flou vers le patient, flanquée des deux bonnes sœurs, alors apparaît le prof Giard, intercepté par la religieuse deux secondes avant. Il se dirige d’un pas ferme vers le groupe que je forme avec les deux bonnes sœurs. C’est sous ses yeux que d’une main aussi ferme que son pas, j’enfoncerai l’aiguille, je l’entendrai dire : « Quelle maestria ! » et c’est lui qui m’interroge en ne me laissant pas le temps de répondre et concluera tout à mon avantage. Il a eu le temps de me connaître
Le stage est déjà terminé.
ADIEU « LA CHARITE »
Fini d’enfiler des couloirs sans fin.
CHARDON de LILLE
[45] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES
J'AI FAIT "MES CLASSES"
Posté par gaby le 23/8/2006 20:01:47 (41 lectures)
J'AI FAIT MES CLASSES commencé en Février 2003
1er épisode
Mes classes médicales ont commencé à l’hôpital militaire de Lille, puis à la Charité salle St Honoré, et ailleurs en Lille ou ses environs. Elles se sont terminées à Alger. En réalité, elles continueront toute la vie, parce que beaucoup s’imaginent que je sais tellement de choses. Je leur dis cependant qu’ils s’illusionnent.
J’ai arrêté mes études secondaires après la 3ème, j’avais 16 ans et le BE..
Après avoir roulé ma bosse, Edéa Cameroun, rentrée dans mes quartiers, j’ai décidé d’arrêter l’enseignement.
Reçue à l’examen d’entrée des écoles d’assistantes sociales, grâce à l’abattage des arbres au Gabon !!! je me suis inscrite à l’école de la catho, chez Phiphi (Philbée, les pains d’épices). Elle n’en avait pas la couleur, ni le parfum, c’était plus subtil, c’était une Dâme disait-on, elle en avait les manières et l’éducation. Je me suis toujours méfiée d’elle.
En Octobre les cours commencent. Beaucoup de baratin du côté dirlo. Des Profs, certains très bons : Généraliste, Obstétricien, très bien tous les deux, Médecins spécialisés, même un psychiatre qui avait certainement refusé l’analyse( pas obligatoire pour devenir psychiatre mais nécessaire pour améliorer sa personnalité), Economie politique, Droit, etc.
Quelques femmes profs ; à part les Docteurs Cler et Dubuisson, les autres ne valaient pas tripette.
15 Jours de cours et je suis pratiquement plébiscitée au poste de déléguée de promo ? Deux voix s’opposaient : la mienne et celle de MT Boutin qui aurait tant voulu cette place ? Mais « Vox Populi »
Distribution des stages : choix en fonction de quelle étude de la direction et de ses sbires ? Je m’entends attribuer le stage à l’Hôpital militaire de Lille, l’hôpital Scrive. Tollé général amusé.
Et m’y voilà avec des copines, Claudie Roche et je ne sais plus. Claudie, c’était mon amie et elle l’a oublié… qu’elle était mon amie…
La mono est extra. Sous un air froid et presque quelconque, c’est non seulement une véritable infirmière mais elle est doublée d’excellentes dispositions pédagogiques.
Les souvenirs étant loin, je vous épargnerai le menu du déroulement de ces journées. Je me rappelle quand même que Claudie était éblouie par le chir chef
Ce dont je me souviens très bien : ma première piqûre intra-dermo… Ouille… La trouille…c’est dans la fesse d’un jeune appelé et non dans une éponge (essais. Nous sommes fin 58, guerre d’Algérie) que je dois m’exécuter sous l’œil de la mono. Plateau préparé selon les règles, je m’avance d’un pas ferme. C’est l’instant suprême, je vais enfoncer l’aiguille et, alors que je la tiens au-dessus de la fesse du môme pas très rassuré, elle m’échappe des mains…. Ouououou ! La panique en moi.
Inquiète, je lève les yeux sur la mono: "Et bien, allez donc en chercher une autre » me dit-elle calmement.
S’est-elle rendu compte de la valeur de son geste ? Oui certainement. On a la fibre ou on ne l’a pas. Emotive comme je le suis, j’aurais peut-être gardé une certaine maladresse.
La suite après l’accomplissement de l’acte : le petit pioupiou a souhaité que ce soit moi qui continue ses piqûres… Double encouragement.
Un jour, le dentiste militaire est présent sur les lieux alors que je viens piquer, seule, un autre jeune pioupiou. Sourire gentil chez ce dentiste mais trop vif, un peu narquois et me disant en silence : « Allez-vous le faire souffrir ? » Alors je lui demandes’il accepte de sortir quelques instants. Ce qu’il fait…encore plus amusé…avec beaucoup de gentillesse.
J’assiste à de terribles pansements. Ces mômes ont servi la mère patrie, et reviennent tout disloqués. Le pied de mon premier « piqué ». C’est au talon, la plaie ne se referme pas, toujours aussi étendue, aussi profonde. Alors, il est procédé à une greffe de peau.
La veille de son opération, invitée par le chir. chef, avec Claudie et les autres, j’ai assisté à « une appendicite ». Après le bain de teinture d’iode, c’est la mise en place des champs opératoires.
Horreur, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils lui piquent la peau, alors je le leur crie…
Rires… « Il faut bien que les champs tiennent… » !!!
Trois fois je suis sortie de la salle d’op, trois fois j’y suis rentrée, tout juste pour la suture… En sept minutes ou un peu plus. J’étais blême et furieuse. Une mauviette… Les autres étaient restées sur place, tenant bon la rampe.
Et le lendemain, c’est mon pioupiou et la greffe et je suis seule stagiaire infirmière à pénétrer dans l’enceinte opératoire avec les chir. L’ont-ils décidés volontairement ?
Un clin d’œil au gamin avant qu’il ne tombe asséné par l’anesthésiant. Les chir recherchent la meilleure position. Alors, le gamin couché sur le côté, ils me demandent de lui tenir la jambe. D’accord. Tout en pensant : « Pourvu que… »
Et j’observe…
Horreur … Avec un rasoir spécial, ils lui prélèvent une bande de peau, sur la cuisse Et floc… cette peau est « flanquée » dans un bol contenant du sérum. Tout ça accompli comme si c’était tout à fait naturel.
Bizarrement, je ne ressens aucun malaise comme ceux survenus la veille, simplement parce que je dois tenir la jambe du blessé il n’y a personne d’autre pour le faire. Et l’opération continue. Je tiens bon jusqu’à la fin.
Je ne resterai pas assez longtemps à l’hôpital militaire pour connaître l’issue de l’opération. Mais j’aurai appris que les greffes ne tiennent que s’il est possible d’utiliser la peau de l’intéressé, les lambeaux des donneurs ne servant que d’intermédiaires. Je découvrirai également que s’il faut enlever un pansement en arrachant les cellules de Malpighi, la douleur est atroce.
J’aurais aimé rester toute l’année en stage à l’hôpital militaire de Lille.
CHARDON de LILLE
mercredi 29 novembre 2006
[59] ¤ J'AI FAIT MES CLASSES, ORAN St MAUR
Posté par gaby le 29/11/2006 18:27:26 (48 lectures)

PRES D’ ORAN A ST MAUR
Nous sommes en deuxième année d’études
J’entends parler de stage en Afrique Noire et ailleurs.
La préfecture organise ces stages qui se passent au cours des vacances d’été. Je rencontre le chargé de cette mission à la préfecture de Lille..
Les copines ont choisi l’Afrique Noire (Il y en a une vraiment blanche ?)
Et non, ces stages en Afrique Noire sont réservés aux étudiants de la capitale. Pourquoi ?
Mais cela est fort possible en Algérie. Dans les centres sociaux. J’y inscris la douzaine d’élèves assistantes sociales. Le stage étant à temps complet, les deux mois seront comptés pour quatre.
Nous sommes en 60, à la veille de l’indépendance. Ca chahute plutôt là-bas.
( pauvre maman, que d‘inquiétude je lui cause sans en avoir conscience )
L‘avion débarque à Oran tout le contingent d‘étudiants de toutes
« confessions" Nous sommes reçus en grande pompe par « je ne sais plus qui » des huiles.. dans un superbe patio.
C’est d’abord des laiüs, je ne vous retraduirai rien, j’ai la fâcheuse tendance à ne pas entendre ces discours là, malgré mes bonnes intentions. Ca doit être en relation avec les sermons au cours des messes, dans les églises.
C’est le lendemain que nous avons été dispatchés dans les structures d’accueil J’ai atterri à une trentaine de kms d’Oran, d’autres étaient déjà à Alger et Constantine.
Une copine, Brigitte se trouve à Oran même et nous avons repéré certains étudiants, filles et garçons, tous dans la périphérie d’Oran. « Daniel, Marie-Jo, Brigitte n° 2, Jean-Louis » Ca fait une bonne petite équipe.
Nous sommes d’accord pour nous retrouver en WE à l’auberge de jeunesse qui peut nous accueillir à Oran
, les filles occupent le dortoir du premier, les garçons celui du second.
SAINT MAUR où j’atterri conduite par le directeur adjoint du centre social
Charmant bourg, il y reste peu de pieds noirs.
L’infirmerie où je dois « sévir » est bien équipée. Nous disposons même d’un poupinel, de médicaments de pointe mais en trop petite quantité, il m’aurait fallu une tonne d’Arobon
pour venir à bout des maux intestinaux de nombreux enfants. Hélas
La chaleur est accablante mais …je suis pleine d’énergie.
Ma journée de travail commence à 8 heures, ouverture de l’infirmerie, les autres activités du centre social sont stoppées pendant les vacances.
Je suis aidée par une jeune fille et un jeune homme, intronisés infirmiers pour les besoins de la cause, charmants et beaux. Ils suivront mes instructions à la lettre.
Je ne suis libérée que vers 13 h.
Le directeur adjoint, pied noir, m’accompagne dans un café ou un repas nous est servi.
L’après-midi est réservée aux douars autour de St Maur. J’y goutterai avec plaisir le café turc, très fort, très noir, très sucré, très chaud qui vous ravigote et vous désaltère. Naturellement dans ce café il y a à boire et à manger J’aurai droit aussi au thé à la menthe, huuum, toujours délicieux .avec le brin de menthe fraîche, servi dans des verres, à la façon orientale avec habileté.
Il n’y a qu’un médecin Algérien Arabe à 16 kms, entre l’hôpital d’Oran et le centre social. Le médecin tient consultation deux fois par semaine pas très loin de St Maur et très simplement, il souhaite que je le seconde dans ses permanences. Il ne m’est pas difficile de repousser sa demande ; d’une part, je suis rattachée au centre et il est lui, médecin libéral, d’autre part c’est surtout un travail de secrétariat qu’il attend de moi et de « bonne à tout faire », et pas question de participation « aux bénéfices » ce qui m’aurait permis l’achat de certains médicaments pour le centre.
Il y a foule au dispensaire le matin, beaucoup de femmes, accompagnées d’enfants. Qui réclament « la libr.r..a »( il faut faire rouler le rrrr), l’IM qui doit leur redonner des forces.
En fait, il m’est demandé de leur injecter du sérum physio.
Vive discussion avec le directeur adjoint, je ne veux pas tromper ces femmes. L’explication est simple : c’est la seule occasion de sortie de la femme, nous ne sommes pas en possession de produits coûteux, le sérum ne leur fait aucun mal.
Alors c’est avec sérieux que chaque jour je satisfais les femmes.
A part les nombreux ennuis intestinaux, et le comprimé d’Arobon devrait être renouvelé pour une vraie cure, les enfants se portent plutôt bien. Cependant, il me sera donné d’avoir à traiter de très jeunes enfants en état de cachexie avancé. Au premier cas, j’ai pu injecter du sérum physiologique pour le réhydrater un peu tout en sachant que seuls des soins intensifs et maintenus pourraient le sauver. Les parents ne voulaient pas entendre parler de l’hôpital. Je savais donc que cet enfant mourrait à plus ou moins brève échéance. Aussi, les deux ou trois fois que nous nous sommes encore trouvés devant une telle situation, c’est la jeune infirmière qui injectera le sérum. Ces petits corps déjà sans vie…
Je recevrai une petite fille de 3 ans, la main complètement échaudée, les tissus enveloppants d’un blanc plus que douteux, ne faisant qu’un avec la main. Je passerai la matinée à décoller le tout après trempage dans du sérum physio, la peau se détache de partout mais je crois que la brûlure est du premier degré. J’appliquerai du tulle gras sur ces doigts minuscules, la main d’une petite fille de trois ans, en veillant à ce qu’ils ne soient pas collés les uns aux autres, je ferai le pansement dit du gantelet. L’enfant n’est pas fiévreuse. Elle ne reviendra plus en consultation, je n’aurai aucune nouvelle de cette môme qui n’a jamais gémi tout au long du traitement. Par contre, une jeune maman, venue pour la piqûre, portant un superbe enfant de deux ans environs, m’annoncera peu de temps après le décès du petit. Comme explications : « C’est comme ça, inch allah » et l’émotion semble absente
La journée finie, le sous-directeur me conduit chez certains pieds noirs, souvent pour des I M. La différence avec le peuple musulman, jamais ces pieds noirs n‘auront un geste de gratitude. Un merci après le soin, sans me demander si c’est payant, c‘est tout et j‘y retourne le lendemain. Cependant le pied noir est accueillant. Je ne comprends pas cette attitude inhabituelle. Chez les musulmans, il m‘est fait des cadeaux très simples, des figues fraîches, des brins de menthe, des gâteaux confection maison etc…
Tous m‘appellent au bout de peu de temps, la toubiba.
Un matin arrive de loin m’informe-t-on et juché sur un âne, un vieillard bronchiteux ou emphysémateux, il souhaite recevoir mes soins. C’est très sérieusement que je lui demande de rester sur son âne .J’ai très peur qu’après avoir fait une longue route, il ne sache plus remonter sur son âne après les soins
Je lui fais la libra, je lui donne de quoi se soulager un peu, après avoir consulté mon manuel d’infirmière. Je lui offre de l’eau fraîche et du gâteau au miel fait par mes soins. J’ai en réserve pour ma toux, des bonbons à l’eucalyptus, je lui en fais cadeau. Avant de faire la piqûre, j’ai bien désinfecté la zone, ce n’est pas du luxe, ce vieillard n’a certainement pas la possibilité de faire toilette tous les jours.
Le voilà reparti presque en forme…Lui non plus, je ne le reverrai plus.
C’est au tour d’un adulte de 30 ans environ, un sacré gaillard.
Moche ce qu’il m’offre : un énorme furoncle de l’aile du nez.
Encore consultation du manuel. J’ai de la dyhydro pénicilline, dosage et mélange à faire moi-même. C’est avec précaution que j’injecte le produit.
Et voilà mon gaillard qui tourne de l’œil et se retrouve allongé, évanoui.
Aussitôt l’infirmier me crie plus effrayé qu’agressif: « Tu l’as tué, tu l’as tué »
L’air faussement tranquille, j’explique qu’il avait parlé de sa peur des piqûres et que cet évanouissement est dû à l’émotion.
De tout cœur… j’espère qu’il va revenir à lui…C’est peut-être ma vie qui en dépend. Ouille.
Ouais… Il y a des secondes qui durent des heures
Enfin …, il ouvre les yeux.
« Alors ? (que je lui fais traduire) on est une poule mouillée ? » Il rit de toutes ses belles dents.
(Avec quoi ces personnes entretenaient-elles leur dentition ? Au Cameroun, les filles mâchonnaient un bâtonnet et s’en frottaient les dents. J’ai su ce que c’était, j’ai oublié, ça me reviendra.)
Notre homme repart tout content, je lui demande de revenir le lendemain pour continuer le traitement. Je ne le reverrai que huit jours après, il n’y a plus aucune trace du furoncle et, en l’accompagnant d’un sourire merveilleux, il me présente une assiette de figues fraîches débarrassées de leur enveloppe « oursineuse ». Hummm, quel délice.
La « toubiba » gagne des galons.
Naturellement je ne comprends un traître mot de leur langage, à part : kif kif et d’autres onomatopées aussi courtes. Les deux jeunes me servent d’interprètes et aussi, je parle avec force gestes, j’explique avec l’exemple, comment faire bouillir l’eau avec la casserole, le bouillonnement de l’eau et le butagaz.
J’arriverai quand même à dire : « ouili radoi » = « reviens demain » (ortho à revoir…) et je saurai leur demander leur nom en arabe.
C’est au tour d’un beau gamin de 14 ans qui vient de sauter sur une mine, son frère a été tué à ses côtés. Il a beaucoup de fièvre, la nuque n’est pas raide, il souffre de multiples plaies au fond desquelles sont logés des éclats de grenade, aucune plaie ne semble grave. Il n’est pas question de l’envoyer à l’hôpital, il serait questionné, torturé peut-être, et à tort. Je ne dois aussi n’en parler à personne, j’écoperai de ?
Je me souviens du sérum antitétanique aperçu au cours de l’inventaire de « mes trésors ». C’est par la méthode besredka que je le traiterai, puis avec une pince mousse, en le faisant souffrir quand même malgré mes précautions, je délogerai un à un les éclats de métal. J’espère que ceux qui sont enfoncés trop profondément reviendront à la surface peu à peu. Je ne l’ai plus revu mais nous avons eu de ses nouvelles, il s’en est sorti.
Je recevrai plusieurs fois un adulte, qui a été torturé par les français, la gégène et autre. Il tient à me raconter. Je dénonce cette violence réciproque que j’ai connue là-bas et la « corvée de bois » horrible. J’ai vu revenir d’Algérie à la fin de son service militaire, un jeune ami ; longtemps il est resté enfermé dans l’horreur de ce qu’il avait été obligé de vivre là-bas pendant la période militaire, comme tétanisé. Jamais il n’en a parlé.
Dans les douars, je soignerai des enfants qui viennent d’être circoncis, sans doute sans aucune précaution d’hygiène. L’ancien, chargé de la mission avait peut-être sucé la plaie (comme cela était de coutume au Cameroun), alors l’enfant risquait d’être contaminé par les atteintes de l’adulte)
Leur zizi est dans un état d’infection important, zones purulentes chargées de croûtes. Je dois me contenter de soins de première nécessité, je ne sais plus si le daquin ou son homonyme de ce temps existait ou si je me servais d’eau bouillie et tiédie, avec ajout de quelques gouttes d’eau de javel, cette pratique me venait de maman, lorsque nous avions ce qu’on appelait « un doigt blanc » plusieurs bains dans cette préparation, chassait le feu en faisant mûrir le mal et aseptisait la plaie. Les remèdes de grand-mère sont toujours d’actualité.
Mais un jour, j’ai dû soigner un petit circoncis avec toute la panoplie décrite, et ayant attrapé la rougeole. Ce môme a drôlement souffert. Je n’étais pas suffisamment équipée pour stopper rapidement le mal, même pas soulager l’enfant.
J’interpellerai avec une pointe de colère, les pères de ces enfants « pourquoi ne pas me prévenir avant l’acte afin que je puisse leur donner de quoi désinfecter la plaie au départ ? » Ce fut fait par la suite
Chaque soir, de retour d’un douar, une petite fille rôde dans les parages et arbore constamment des sortes de petits furoncles dispersés sur les jambes. Je lui fais les soins
nécessaires. Je suis bien intriguée par la répétition du mal. La fillette est souvent accompagnée d’une autre enfant. Un soir, celle-ci seule me raconte que la petite fille, a tellement envie que je m’occupe d’elle qu’elle court dans les champs dont les épis ont été coupés, et se réinfecte les plaies en titillant avec un brin de paille resté sur le champ, les boutons purulents…
Aussi le lendemain à son arrivée, tout en lui donnant les soins habituels, gentiment je lui fais savoir que je connais son stratagème et qu‘il est inutile de s‘infecter de la sorte, qu‘elle peut venir quand elle veut, qu‘elle sera toujours bien accueillie. A condition que ses mollets ne soient plus infectés. Elle entend bien, je la reverrai donc les mollets ayant retrouvé leur état normal.
Je repense aussi à cet adulte d’une soixantaine d’années, porté par plusieurs jeunes, sur un brancard. Il doit appartenir à la classe des nantis. Ses vêtements ne sortent pas de chez le fripier. C’est un homme qu doit avoir une certaine culture, ainsi que ses accompagnants.
Quand on retire la bande qui entoure un de ses mollets, je suis saisie d’horreur, je n’en montre rien mais je suis ahurie de voir une zone bien délimitée couverte de je ne sais quoi ? Déjà je me demande de quel mal cet homme est atteint, et qui se traduit sur cette plaie horrible, comme un magma de boue mélangée à des éléments douteux. Ce n’est pas le tableau de la gangrène. Y a-t-il invasion de vers là-dessous ?
Je suis très vite remise de mon émotion quand le fils enlève « une calotte » découvrant la véritable plaie.
L’horreur n’était qu’une simple application de feuilles de henné, et la plaie se révèle très propre, très pure, sans inflammation, de ma vie je n’ai vu une telle plaie aussi belle.
« Non ce père ne souffre pas, le pansement lui est renouvelé quand il le faut, non il ne fait pas de fièvre, oui il s’alimente normalement et les fonctions vitales de son corps ne semblent pas atteintes, oui il dort bien » me répondent les jeunes, seulement ça se referme tellement lentement. Toujours sérieusement, je tâte les ganglions du cou, la nuque, je lui fais baisser et lever lentement la tête, j’examine la langue, les yeux. Tout ça accomplit simplement pour montrer au patient combien je le prends au sérieux. En moi-même je sais que c’est « du chiquet » je ne suis pas médecin mais… ces gestes sont importants pour certains. Si les vieux en France, pouvaient recevoir une telle attention de leur généraliste, ils se sentiraient bien plus réconfortés que par l’adjonction de médicaments dont ils n’ont que faire, un geste médical, une parole de compréhension, d’encouragement est tellement salutaire. Et ça ne demande que quelques secondes…
Je réfléchis, mon manuel ne peut m’être d’aucune utilité.
Oui je pourrais enduire de pommade, mais je n’ai aucune pommade qui réussira un exploit aussi performant que le henné dont j’ignorais le pouvoir.
Je décide d’administrer à cet homme « la libra » des femmes, il a besoin d’un geste apparemment valable de ma part, puis toujours très sérieusement, je demande que la plaie soit lavée délicatement lorsqu’il est nécessaire de refaire le pansement, avec de l’eau bouillie, tiédie dans laquelle je leur dis d’ajouter quelques gouttes d’une solution (qui n’est autre que du daquin ou son homonyme de l’époque), puis de recouvrir la plaie de feuilles de henné. Je leur délivre un compte-gouttes et du daquin en bouteille, déjà bien entamée. Je fais le pansement devant eux, de cette façon ils sauront vraiment ce que c’est que de l’eau bouillie le temps nécessaire..
Je complète en expliquant que ce sera encore long, la plaie est profonde mais que c’est bien parti et qu’ils n’ont qu’à revenir s’il semble y avoir aggravation.
,Je ne les ais plus revus. Si j’avais aggravé le mal, j’aurais eu de leurs nouvelles…
Un lundi matin, je suis bien en forme après un week end torride passé avec les copains sur une plage d’Oran, et nous avions terminé la soirée du dimanche en savourant un créponné à la terrasse d’un café, boisson pétillante si mes souvenirs sont exacts, à l‘eau au goût de citron, nos moyens ne nous permettent pas de faire des folies. Dès l’ouverture du dispensaire, je commence par tâcher d’un produit qui vire au noir vilain, ma blouse fraîchement lessivée A LA MAIN,( ceci à l’intention des jeunes qui ne savent plus faire d’effort.)
Les consultations commencent.
Elles touchent à leur fin quand arrive un trio, un monsieur avenant, une dame et une jeune fille. Ils me sont présentés par le directeur adjoint mais j’ai la fâcheuse habitude d’examiner les personnages, les regards pour moi c’est l’ouverture sur l’âme et je ne retiens jamais les présentations.
La jeune fille est une stagiaire de Lille (faisant ses études à Paris)
Ils souhaitent voir comment j’opère à l’infirmerie de St Maur et ils me posent force questions. J’y réponds avec le plus d’exactitude possible. Exclamation du Monsieur : « mais vous ne faîtes que du médical !!! ? »
C’est avec sérieux, un doigt sur la bouche, presque dans un murmure que je leur confie : « Oui, mais faut pas que ça se sache… »
Eclats de rire des deux personnages principaux. Je ne comprends pas mais je souris, ils semblent prendre la chose du bon côté.
Oui ce stage en Algérie devait se faire dans le social, nous ne devions pas tomber dans le médical mais le centre social était à court d’idées ou plus exactement poursuivait son idée.
Et l’interview touche à sa fin.
La chaleur est vraiment torride.
La gorge sèche, je pense demander aux visiteurs si par cette chaleur, une boisson rafraîchissante ne leur siérait pas ?.
« Qu’ai-je à leur proposer ? » demandent-ils
Question intéressante. Nous jouissons d’un frigo où sont « remisés » des sodas et des bières, le mélange ça fait un panaché. Voilà ma proposition, elle est retenue et nous dégustons avec délice cette boisson.
Après avoir discuté ensemble de tout et de rien comme entre vieilles connaissances, ils prennent congé.
Je demande alors au directeur adjoint la fonction de ces personnes. :
« Mr Un tel, Directeur de l’action sanitaire et sociale et son adjointe… »
Justement ceux- là qui ne devaient pas savoir…
C’est bien ma chance.
Je ne sais si j’ai averti les copains du W E et de la branche sociale. Si les stages ne sont pas validés nous sommes bons pour refaire quatre mois de stage à Lille ou ailleurs. Je remise mon inquiétude.
Chaque week end, libérés de toute activité, après nous être retrouvés à l’auberge de jeunesse, pour nous rendre à une plage d’Oran, les copains et moi, nous faisions du stop et peu importe qui nous emmenait, algérien ou européen, tout était bien. La conduite se terminait souvent par une discussion sur la politique actuelle du pays, pieds noirs ou algériens arabes voulant entendre nos impressions et nous communiquer les leurs.
L’idée ne nous venait pas que nous aurions pu tomber sur un fanatique, trop content de l’aubaine. Et que serait-il advenu de nous ?
C’est de cette façon que nous avons fait connaissance de « Mohamed », 35 ans environ, un fellouze
appartenant à une willaya. Je crois qu’il ne nous a communiqué l’information que lors de notre dernière rencontre qui s’est passée dans un sous bois, près d’une plage, nous allions déjeuner ensemble, nous avions chacun préparé ou acheté un mets, poulet rôti, les frites achetées sur place, quant à Mohamed il nous amenait un énorme paquet de bonbons.
Nous ne l’avons plus revu mais à travers nous il a pu se faire une idée de ce que la jeunesse de France pensait de l’algérien musulman.
J’ai toujours été intrépide, je n’avais peur de rien. Le couvre-feu était prononcé depuis longtemps, dès 20 h nous ne pouvions plus sortir. Un soir, l’envie me prend de respirer l’air hors du centre. Je m’aventure sur la route, l’air est encore chargé de trop de chaleur sucrée. Je savoure « ma liberté », je n’ai jamais pu être enchaînée.
Heureusement que j’ai l’oreille très sensible ; au loin, je perçois comme un martèlement de pas. Inutile de courir, le centre est trop loin. Un seul moyen de disparaître aux yeux de la patrouille chargée de tirer à vue sur toute personne à ces heures là, le fossé. Je m’y réfugie en me tassant.
Ouille la patrouille passe… Ouf… elle est passée.
Je ne demande pas mon reste, Je regagne le centre tout en implorant le ciel que la patrouille ne fasse pas marche arrière.
Le Directeur adjoint est là, se demandant ce que je suis devenue. J’ai droit à une eng… maison. Il avait raison.
.
Mais ce qui me revient de temps en temps, c’est l’incroyable voyage entre Oran et Alger, avec Brigitte de Lille ; deux jeunes filles EN STOP à cette époque
Nous avions droit en fin de stage à huit jours de congé. J’avais décidé d’aller chez mon frère, en garnison à Boufarik ; il s’y trouvait avec sa famille, sa femme et ses trois filles.
Il devait nous être remis un pécule pour ces deux mois de stage. Seulement nous ne l’avions pas encore reçu. En poche, il me restait juste treize francs.
Brigitte a accepté immédiatement l’idée du stop pour gagner Alger..
Nous avons eu une sacrée chance. ? Première voiture à la sortie d’Alger, le conducteur nous a déposées devant un poste militaire, a expliqué notre « désir » de parcours, ce sont les militaire eux-mêmes qui ont arrêté les voitures et nous ont confiées au conducteur qui allait dans notre direction.
Celui-ci s’est lui-même arrangé pour nous faire profiter d’une troisième voiture avec deux occupants charmants. Leur but se trouvait à 50 kms avant Alger. Le conducteur arrivé à destination, nous a priées de l’attendre un peu, puis il est revenu après avoir expliqué la situation à sa femme, et c’est de bon coeur qu’il a fait ce chemin supplémentaire qui nous faisait entrer à Alger.
.
Nous étions deux idiotes. Une telle entreprise, dans cette situation chaotique, tenait de l’inconscience la plus totale.
Brigittte n’a pas voulu m’accompagner à Boufarik, nous nous sommes quittées à Alger. Je ne sais plus comment j’ai gagné Boufarik
Ma famille m’attendait et j’ai pu faire connaissance avec mes nièces, très jeunes encore.
C’est déjà le départ
J’avais raconté confidentiellement à ma belle-sœur l’auto-stop, c’est mon frère qui est venu me reconduire en gare de Boufarik, a payé la place et c’est en train que j’ai regagné Alger mais deux jours trop tard. Je devais être à Alger avant le retour en France pour la visite de la base navale de Mers el kébir, je l’ai loupée
Je ne peux qu’essayer de m’en faire une idée par cette photo.
Adieu l’Algérie.
J’ignorais alors que deux ans après, je serai de retour sur le sol Algérien, en professionnelle.
Et la validation de nos stages ?
Très amusés par ma spontanéité, le Directeur de l’action sanitaire et sociale, ainsi que son Adjointe, n’ont pas douté de notre bonne foi, ils ont plaidé pour nous et nos stages ont été validés.
CHARDON DE LILLE
dimanche 17 septembre 2006
[50]> J'AI FAIT MES CLASSES, St Philibert
3ème Episode
Posté par gaby le 17/9/2006 16:41:01 (46 lectures)
St Philibert et Ste Catherine
Eglise sainte Catherine
en 1900
Je suis maintenant en stage à St Philibert, rue de la Bassée Lille, en tuberculose avec le Dr Cler,(orthographe incertaine) qui nous dispense les cours sur sa spécialité. Un grand prof, une grande dame, une présence. Toute simple, discrète, efficace.
Je garde de ce stage une très bonne impression sans souvenirs précis. Je ne prodigue pas les soins aux patients, j’assiste à certaines consultations, je fais des visites à domicile et aussi je dois faire respecter la fameuse loi «Granger » qui sépare systématiquement le nouveau né de sa mère atteinte. Que de dégâts psychologiques en découleront.
J’ai vécu le drame avec des amis, à qui deux nouveaux-nés seront enlevés, placés en structure d’accueil pendant le séjour en sana de leur mère. J’assisterai à l’impuissance de la mère devant l’attitude de l’un de ses enfants quand on les lui rendra après 4 et 3 ans de placement, enfant sauvage, ne voulant s’alimenter qu’à même le sol, s’arrachant les cheveux et dans les années qui suivront, à l’âge ado et jeune adulte, je verrai l’impossibilité de communication entre la mère et ce jeune, comme si un mur continuait à les séparer, et malgré toute leur bonne volonté.
Dernièrement encore et depuis toujours cette maman, devenue grand-mère, me répètera les étapes de ce drame, la difficulté pour cet enfant de s’insérer dans le milieu familial, je calmerai de mon mieux son sentiment de culpabilité. Par contre le deuxième placé chez une tante, s’en sortira très bien.
Que de bêtises graves ne commet-on au nom de la science…
Je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’il adviendra des enfants éprouvettes, des enfants nés de mère porteuse, de ceux qui sont procréés pour sauver un aîné atteint d’une grave maladie, « enfants médecine », quelle sera leur place ? Enfin ces enfants nés de mère âgées, 60 ans et plus parfois Quel crime ! Quel égoïsme !!!
Je ne parle pas des clones. Ils existeront un jour, il y en a peut-être déjà…
Le monde est fou.
J’accomplirai aussi des visites PMI, loi de 45. Puis, le temps de stage fini j’irai planter mes choux ailleurs.
Je garde un très bon souvenir de ce stage.
Je me retrouve à Lambersart, Centre médico-social, avec Mademoiselle Liager directrice, grande et forte femme, une très belle chevelure coiffée en chignon. Elle avait le verbe sonore et impératif faisant peur à son environnement, aux stagiaires..
Nous avons eu une relation presque amicale, qu’elle n’aurait avouée à personne. Elle sentait bien que je n’avais nullement peur d’elle.
Elle m’emmenait en visite dans les familles, je la suivais comme un petit chien ; elle râlait chaque fois qu’installée dans sa voiture, je claquais la portière. Elle râlait même quand je l’ouvrais pour sortir. J’ai très vite trouvé la solution, c’est elle qui m’ouvrait la portière et la fermait chaque fois qu’il me fallait l’accompagner, j’attendais qu’en bon chauffeur sans gants blancs ni casquette, elle fît elle-même ces gestes.
J’ai eu le droit d’être initiée à la « gestion d’un centre social » par la secrétaire qui était charmante, très performante et sur laquelle Melle Liager pouvait se reposer, leur relation était simple et normale.
En fait, elle était bourrée de complexes, était certainement très sensible mais avait reçu la Bonne éducation des bourges « Ne rien manifester », ne pas montrer sa timidité, oui, oui, timidité.
J’étais charmante avec elle sans lui permettre de me marcher sur les pieds. Je crois qu’elle a beaucoup aimé que je lui tienne tête avec simplicité et j’ai bien travaillé.
J’arrivais à lui trouver les familles que personne ne joignaient, les adresses étaient incorrectes, il fallait du flair, de la persévérance, un peu d’audace et savoir interroger alentour discrètement. C’était aussi la PMI, loi de 45. Visite obligatoire à chaque famille après la naissance du bébé pour connaître ses conditions de vie, avoir assez de tact pour ne pas déranger les mères et ne pas les obliger à réveiller les bébés sous prétexte que…
Je faisais tout à vélo par tous les temps à travers Lomme et Lambersart, j’en ai fait des kilomètres.
Il y a quand même un point sur lequel j’aurais aimé discuter avec elle et cependant je me suis tue. Une petite trisomique était née dans une famille, les parents plus tout à fait jeunes, cherchaient à ne pas croire aux signes patents de cette anomalie, et elle les confortait dans leur aveuglement.
C’est vrai qu’il est difficile d’annoncer une telle nouvelle mais je me disais que c’était notre devoir. Tout est dans la façon de dire les choses et de porter avec la famille.
J’ai bien aimé ce stage et Melle Liager.
Terrasse Sainte Catherine, un dispensaire médical a ouvert ses portes il y a pas mal de temps.
Des sœurs de charité, encore en habits avec leur coiffe aérienne, y tiennent permanence et pratiquent les soins à domicile.
J’assiste aux permanences, j’apprends beaucoup sur diverses pathologies qui nécessitent ce suivi.
C’est là que je rencontrerai celui que je surnommais en mon for intérieur « hareng saur ».
Il en avait l’odeur, il n’avait guère les moyens d’y remédier. C’était un S D F..
Il s’était endormi près d’une voie ferrée, et s’était réveillé le pied heurté par un de ces wagonnets servant aux travaux de réfection, il avait une belle entaille et le bain de pieds était nécessaire pas seulement par mesure d’hygiène mais pour y voir clair. Ses ongles étaient portés très longs et de couleur peu reluisante. Dans un très pur français, il nous racontait ses mésaventures avec un humour dont il n’avait pas conscience vraiment. Alors il était facile de lui pardonner son odeur.
Une religieuse m’emmenait aux soins à domicile. J’ai alors rencontré la misère sordide et d’autres clients plus fortunés.
A la sortie d’un soin pratiqué sur une dame d’un certain âge, qui demeurait dans un intérieur très confortable, la sœur, qui m’avait demandé avant l’entrée de prendre note des produits qu’elle allait injecter à la patiente, m’interroge sur le problème médical de la dame.
: « Les produits utilisés pourraient faire penser à une cirrhose mais cette dame n’a rien d’une alcoolique.
- Détrompez-vous, n’avez-vous pas remarqué le magasin de spiritueux attenant à sa demeure.
C’est leur commerce et, quand quotidiennement sans exagération cependant, l’apéritif et le pousse-café sont absorbés, que le terrain est assez fragile, c’est la cirrhose »
Je me suis souvenue alors. En remontant presque 20 ans en arrière, j’entends une voix :
« Des aiguilles à coudre et à repriser, des belles épingles de sûreté à 20 sous mesdames » Je revois cette dame rencontrée assez régulièrement près du mongy, place du théâtre le midi en sortant de l’école et qui claironnait cette rengaine toujours la même. J’apprendrai au cours des études que c’était une alcoolique invétérée, sa mort était attendue par la Faculté pour étudier les méfaits de l’alcool.
Lorsque les soins étaient terminés, la journée s’achevait par le nettoyage des innombrables seringues et aiguilles qui terminaient leur désinfection par le passage au poupinelle
C’était un travail délicat et sérieux.
Et je casse une seringue, je préviens la sœur principale, de sa voix douce et chantante, et alors je l’imaginais à la chapelle chantant les psaumes, elle me répond que ce n’est pas grave, il me faudra simplement remplacer la seringue…
Quoi !!! Pas question, je passais un temps énorme à ce nettoyage avec attention, j’aurais pu lui taire l’incident, camoufler la seringue, je ne suis pas en mesure de payer cette seringue. J’exprime tout cela.
L’incident est clos.
Cependant quand j’aurai peu de temps la compagnie de deux stagiaires de l’école de la Croix Rouge, Chantal Pruvost (le château familial n’existe plus sur le grand boulevard) et son amie, quand par mégarde une seringue sera cassée, bien ennuyées elles m’en informeront immédiatement. Je leur dirai et pourquoi, qu\'il est préférable de taire ce pépin.
Elles étaient toutes les deux plus jeunes que moi « vocation tardive ». Elles étaient charmantes et drôles, de très bonne volonté. Elles auront un devoir à remettre à leur école. J’avais de bonnes notes en écrit médecine. Ravies, elles copieront mon travail. Je me souviens qu’il y avait une méthode de soin : le mykulicz, pratiquée pour l’évacuation du pus de certaines plaies.
Dans ce dispensaire je peux dire que mon état de stagiaire était pris au sérieux et rien dans les soins administrés aux « clients » n’était laissé au hasard.
Il y manquait seulement un peu d’animation pour une stagiaire parce que, par honnêteté, les sœurs ne prenaient qu’une ou deux stagiaires en formation. Elles n’étaient que deux à assumer le travail du dispensaire. A cette époque.
Le décor extérieur était très agréable, l’église sainte Catherine nous couvrait de son aile, la rue Royale était proche, et la rue Esquermoise nous menait à la Place.
CHARDON de LILLE

